SOMMAIRE
BAKOUNINE.
Michel
BAKOUNINE











Noble et érudit, le père de Michel Bakounine, après une carrière de diplomate, prit sa retraite sur ses terres près de Moscou et se consacra à l'éducation de ses onze enfants et à l'exploitation de son domaine peuplé de plus de mille serfs. Le jeune Michel reçut une excellente formation intellectuelle et, dans le même mouvement, s'éveilla à la révolte par le spectacle de la condition misérable des pauvres astreints au servage. De ses précepteurs, il apprit la géographie, les mathématiques, la philosophie et les langues pour lesquelles, comme beaucoup de Russes, il se révéla doué au point, plus tard, de devenir un bon écrivain français anarchiste et révolutionnaire.

Michel Bakounine (1814-1876), membre de la bonne société, doté d'un solide bagage intellectuel et matériel, est envoyé à Saint-Pétersbourg où il devient officier d'artillerie. Il lit et s'ennuie. Il démissionne bientôt et quitte l'armée. Il a 21 ans lorsqu'il débarque à Moscou pour entamer des études universitaires. Il s'entiche aussitôt de la philosophie allemande et lit avec passion Fichte et surtout Hegel. Dans sa recherche fiévreuse de la réalité, il critique l'idéalisme français et se tourne vers la rationalité, la vérité des faits, les grandes idées alors à la mode et développées surtout dans l'hégélianisme. Il arrive à Berlin en 1840 pour poursuivre ses études et il se jette dans la philosophie spéculative et la métaphysique. Mais bientôt, il se lasse de ces interrogations infinies et ennuyeuses sur le dessous des robes des anges. Son tempérament le pousse à l'action et il cherche l'idéal à défendre, la cause à soutenir, la foi à embrasser. Ce sera la liberté.

Le monde entier attend l'avènement de la liberté. Tous les partis s'en réclament. Mais beaucoup d'individus en parle comme d'une utopie; ils n'y croient pas. La plupart d'entre eux sont comme les anciens aristocrates. Ils ne méritent que l'indifférence et l'oubli. Mais les vrais contre-révolutionnaires, politiciens réactionnaires et autocrates, sont les détenteurs du pouvoir. Ils sont utiles pour fortifier la révolution, lui faire prendre conscience de son existence, pour la révéler à elle-même. Si la révolution n'avait pas d'ennemi, elle n'existerait pas. Mais plus l'obstacle est grand et redoutable, plus la démocratie devra rassembler de forces pour l'abattre. Bakounine voit le combat des conservateurs et des démocrates comme l'affrontement de deux géants d'égale puissance qui s'anéantiront l'un l'autre pour laisser place au monde nouveau à bâtir sur leurs décombres. Déjà, il brandit le drapeau noir de la destruction.


DEJA,  IL  BRANDIT  LE  DRAPEAU  NOIR 
DE  LA  DESTRUCTION.

Mais un autre ennemi apparaît dans le champ clos, un adversaire dangereux car médiocre, ni chair ni poisson, ni positif ni négatif, le parti du juste milieu, des modérés, le marais des indécis et des conciliateurs. Ils veulent séparer les combattants, puis rapprocher les antagonismes pour les diluer, les fondre les uns dans les autres, empêcher l'affrontement nécessaire, retarder l'heure de la vérité et de l'Histoire. Il faut les écarter sans ménagement et, sans retard ni tergiversation, se précipiter sur l'ennemi pour accomplir l'inévitable destin de l'humanité : ouvrir le chemin vers la liberté.

La presse est le meilleur moyen d'atteindre une vaste audience et de propager des idées. Bakounine prend la plume et publie quelques articles rédigés en lettres de feu. Repéré par la police, catalogué comme agent provocateur, il est recherché, pourchassé, trahi, traqué. Il se cache, s'échappe et s'enfuit. Nous sommes en 1844. Il arrive à Paris.

Bakounine entre en relation avec nombre de personnalités parisiennes comme George Sand, Lamennais, Michelet, Proudhon et aussi Marx. Il conservera une amitié et une admiration sans défaillance pour Proudhon qui le fortifiera dans ses convictions révolutionnaires et anarchistes. Sa rencontre avec Marx sera plus mouvementée. Il sort déçu de ses conversations et discussions avec l'auteur du Capital. Mais il est surtout rebuté par son caractère et ses prétentions. Ils se brouilleront bientôt et Marx traitera dorénavant Bakounine comme un rival et un concurrent. Il cherchera et trouvera les mots les plus durs et les plus méprisants pour qualifier les idées et la personne du révolutionnaire russe. Il l'accusera même d'être un agent à la solde du gouvernement tsariste. Bakounine ne sera pas en reste et il tracera de Marx un portrait sans nuance : personnage envieux, perfide, vaniteux, sournois, haineux, malveillant. Décidément, Marx à l'art de s'aliéner tous ses interlocuteurs, même les mieux disposés.

Lors de la révolution de 1848, Bakounine participe à l'événement avec enthousiasme et exaltation, se dépensant sans compter, se mêlant au peuple, courant les assemblées et les réunions, se persuadant que l'univers changeait de trajectoire et que la liberté, surgissant de la masse des manifestants, allait envelopper Paris, la France et le Monde.

L'insurrection se déchaîne à la mi-février. Le 22, Bakounine est dans la rue avec le peuple. Le 23, il essuie le feu de la troupe, construit et grimpe sur des barricades; l'armée débordée recule; le gouvernement hésite et tergiverse; la révolution avance, s'étend, submerge le Palais-Bourbon et l'Hôtel de Ville; le roi abdique et s'enfuit; la république est proclamée.

Cette période, si courte mais si pleine, est sans doute la plus heureuse pour Bakounine. Il est à l'aise avec le petit peuple. Il admire son abnégation et sa foi. Il participe à sa fête et partage ses espoirs. Il se sent chez lui dans cette société nouvelle si conforme à ses goûts. Il vit son rêve. Il ne l'oubliera pas.


IL  EST  CONDAMNE  A  MORT.

Mais Bakounine ne comprend la vie que par l'action. En juin 1848, il est déjà à Prague pour répandre le bon grain anarchiste et joindre le geste à la parole en s'enflammant pour la révolution qui contraint Metternich à la fuite et qui arrache de nombreuses concessions au gouvernement. Mais le soutien du tsar et l'armée réduisent l'opposition. Bakounine doit s'enfuir. L'année suivante, c'est à Dresde qu'on le retrouve. Il est au coeur des émeutes contre l'omnipotence de Frédéric-Guillaume IV et il se fait remarquer par sa fougue. Mais la révolte est écrasée par l'armée prussienne. Bakounine est arrêté et condamné à mort. Sa peine est commuée car l'Autriche le réclame. Il est extradé vers Prague. A nouveau, il est condamné à mort pour ses exploits de l'année précédente mais sa peine est à nouveau commuée car la police du tsar souhaite l'interroger. Bakounine est un ancien officier qui a voyagé dans toute l'Europe et mangé à tous les râteliers de la révolution. Il doit connaître beaucoup de petits secrets et peut-être l'un ou l'autre grand complot. Il est extradé et enfermé dans une forteresse à Saint-Petersbourg. Il y restera jusqu'en 1854 sans rien livrer d'intéressant à la police, car sans rien savoir de vraiment important. Après la mort de Nicolas Ier, il adresse une supplique à son successeur le tsar Alexandre II qui décide de le déporter en Sibérie. Il voyage d'Irkoutsk à Nicolaievsk en passant par beaucoup d'autres endroits aussi inhospitaliers les uns que les autres. Il finit par déjouer la surveillance dont il est l'objet. Il s'évade par le Japon et il réussit à gagner l'Angleterre et Londres à la fin de l'année 1861. Après tant de vicissitudes, il allait pourtant se lancer dans de nouvelles aventures.

Après avoir repris quelques forces, Bakounine réunit une poignée de compagnons et vole au secours de la Pologne insurgée. Son projet est de débarquer dans les pays baltes et de prendre les Russes à revers. Si la tentative est audacieuse et tactiquement bien pensée, elle est surtout trop ambitieuse pour réussir. Les téméraires doivent battre en retraite et se replier sur leur point de départ. Cet échec est caractéristique de la manière Bakounine : courage et improvisation, beaucoup de coeur mais peu de réalisme.

Sur ces entrefaites, la 1re Internationale est créée en 1864. Le Congrès de Lausanne ratifie l'adhésion de Bakounine qui vient de fonder l'Alliance Internationale de la Démocratie socialiste. Cet organisme a pour objet de donner à l'Internationale une coloration anarchiste ou au moins de permettre aux anarchistes de s'exprimer et d'être entendu des instances. La lutte d'influence entre les deux grandes tendances du socialisme, le communisme autoritaire incarné par Marx et l'anarchie antiautoritaire représentée par Bakounine, va les dresser l'un contre l'autre.


LES  ANARCHISTES  N'ADMETTENT
AUCUN  SYSTEME  DE  REPRESENTATION.

Les anarchistes n'admettent aucun système de représentation. Ils ne reconnaissent que la fédération. A la base, les sections, les syndicats, les associations, les mutuelles, les coopératives se rassemblent et s'organisent selon leurs tempéraments, leurs coutumes, leurs professions, leurs cultures propres. Ces groupes forment le premier échelon de la fédération. Ils prennent leurs décisions et ils les transmettent, sous forme de mandats, au niveau supérieur. Celui-ci rassemble ces instructions et les communique à un collectif plus important. Ainsi, de proche en proche, c'est la base, les citoyens, les travailleurs, les intéressés eux-mêmes qui s'expriment par la voix du porte-parole de la fédération. Depuis la révolution de 1848, où Bakounine avait partagé les souffrances et les joies des travailleurs, où il s'était convaincu de la sagesse des petites gens, il ne pouvait plus concevoir un autre moyen pour le peuple d'exprimer ses souhaits et d'imposer ses exigences. Décidément, et de plus en plus, le système fédératif, imaginé par Proudhon, était et reste l'antichambre de la démocratie.

Les communistes au contraire posent la pyramide sur sa pointe. Là où les anarchistes sacralisent la base, -l'individu-, et en font la source de la légitimité, les marxistes placent une avant-garde éclairée au premier rang. Ces représentants autoproclamés de la base sont présumés posséder naturellement l'intelligence et les aptitudes pour organiser les troupes, engager la lutte, conquérir au nom du peuple, transformer la société et la guider vers un avenir magnifique où ils occuperont la tête du gouvernement et exerceront un pouvoir sans partage. La société communiste, où l'Etat accapare les biens et les personnes pour devenir le symbole même du capitalisme, est un décalque de l'ancien régime où l'aristocratie personnifiait l'Etat et exerçait le pouvoir au nom du Roi et de Dieu. De même, la bourgeoisie, après avoir usurpé les valeurs de la Révolution, s'était installée dans les privilèges de l'aristocratie. A son tour, Marx et ses acolytes, tous intellectuels bourgeois sans attache populaire, se proposaient de confisquer l'héritage de la Révolution et de mettre la main sur l'Etat et sur le capital de la société civile. L'ancien régime ou l'Etat bourgeois ou la société communiste présentent tous trois le visage de l'oppression sous des traits différents : une élite possède et ordonne, le reste sert et obéit.


UN  MAITRE  AU  CASQUE  D'ACIER.

L'affrontement entre le centralisme marxiste et ses troupes à la discipline germanique opposés à l'anarchie ensoleillée et ses voltigeurs latins a déchiré et affaibli l'Internationale jusqu'à ce jour funeste de septembre 1872 où le Congrès de La Haye exclut Bakounine. L'Internationale n'était plus qu'un moribond dont l'ectoplasme se dissipait et allait disparaître en 1876.

Ainsi donc, le socialisme s'était donné un maître au casque d'acier qui allait dominer le mouvement ouvrier pendant un siècle et réduire en esclavage des centaines de millions d'êtres humains.


La doctrine de Bakounine est à l'image de son personnage : souvent improvisée, toujours généreuse et romantique, subtile néanmoins car sans prétention scientifique ayant intuitivement compris que ni la politique ni le social ne peuvent être enfermés dans les formules glaciales des mathématiques.

Le Romantisme est né d'une réaction contre la certitude des Lumières du XVIIIe siècle de tout expliquer, de débarrasser la société et les consciences aussi bien de Dieu que de ses succédanés philosophiques. La science allait explorer la nature jusque dans ses recoins les plus secrets et donner au monde, sinon le bonheur, a tout le moins la connaissance de son mystère. Les progrès simultanés et rapides de toutes les sciences à cette époque justifiaient cette espérance. Les esprits les plus profonds du temps apercevaient déjà l'aurore se lever sur l'humanité en chassant devant elle les dernières brumes de l'obscurantisme. On sait aujourd'hui combien cette illusion était trompeuse. Si la science en deux siècles a répondu à la plupart des questions qu'on lui posait, ses réponses ont découvert des terres inconnues à explorer dont l'étendue et l'escarpement ont posé des problèmes toujours plus nombreux et plus difficiles à résoudre. Plus l'échelle des connaissances s'est élevée au-dessus de l'ignorance, plus l'horizon a reculé et s'est élargi. Le monde scientifique n'a pas fini de contempler les abysses où le mot de l'univers reste caché loin des interrogations de la poussière humaine.


L'OBSERVATION  DE  LA  NATURE
REMPLIT  L'INTELLIGENCE  DE  RESPECT  ET  DE  PEUR.

De nombreux humanistes ont assisté avec consternation à la consécration du temple de la science et compris la menace qui pesait sur les monuments de l'art, de la littérature, de l'expression et de la poésie. Bientôt, ils n'apparaîtraient plus que comme des témoins d'un passé certes glorieux mais révolu. Le Romantisme est la rébellion de l'art refusant d'être sacrifié sur l'autel de la science. Jusque-là, la science et l'art avaient uni leurs forces et leurs sensibilités pour créer des chefs-d'oeuvre inoubliables. Subitement, les scientifiques et les artistes ne se comprenaient plus. Les premiers voulaient parcourir seuls les allées du savoir. Les seconds, incapables de les suivre, mais pressentant les aléas du chemin et devinant les embûches à venir, empruntèrent un autre itinéraire. L'observation de la nature remplit l'intelligence de respect et de peur. La science n'effleure que la surface des mystères et ne peut en explorer ni l'infinie diversité ni la profondeur. Ainsi, la femme aimée sera toujours la plus belle, même si la science objective lui découvre une foule d'imperfections. Comme la nature cède de moins en moins aux séducteurs scientifiques, l'âme humaine échappe au calcul et ne révèle ses beautés et ses secrets, qu'à la sensibilité de l'artiste prêt à l'écouter, à la contempler, à la vénérer.

Ainsi, dans une course folle, tout au long du XIXe siècle, à chaque découverte scientifique répondait un chef-d'oeuvre de l'art. Aujourd'hui, plus d'un siècle plus tard, les protagonistes ont enfin compris que leurs chemins sont parallèles. Fatigués, ils se regardent enfin et semblent heureux de se retrouver. Demain, réconciliés, la science et l'art marcheront de nouveau de concert et étonneront le monde par leur créativité.

Romantique et homme de son siècle, Bakounine a compris que les mathématiques ne peuvent emprisonner le peuple dans ses formules. Le peuple et ses explosions, ses colères, sa générosité, ses malheurs, sa gentillesse et sa bonté doivent être respectés et non pas expliqués, écoutés et non pas dédaignés, acceptés et non pas corrigés. Le souverain est le peuple et non pas une élite instruite. Tout le combat anarchiste est résumé dans la lutte de Bakounine pour la primauté du peuple, la dignité de l'individu, base de la vie sans laquelle la réalité disparaîtrait dans l'abstraction. Une société harmonieuse ne serait qu'un bagne si les personnes qui la composent sont opprimées. Bakounine ne lutte pas pour la société parfaite mais pour le bonheur des gens, il ne connaît qu'eux, il ne sert qu'eux. Le bouillonnement de la vie adaptera la société à la réalité. Les théories et les philosophes n'y pourront rien. Tourné vers l'action, Bakounine n'en est pas moins un intellectuel qui s'en défend mais qui a pris la plume pour se justifier, pour expliquer sa pensée, pour donner à son anarchie une assise réfléchie. Pour lui, aucun compromis n'est possible entre l'ancien monde et le nouveau. L'hégémonie plus ou moins affirmée d'une minorité éclairée quelle qu'elle soit doit être anéantie et remplacée par la prééminence du peuple, auparavant asservi, dans le respect de la liberté de chacun et de l'égalité des droits.


LA  SOCIETE  EST  INDESCRIPTIBLE  AVEC  DES  MOTS.

La critique bakouninienne insiste sur l'incapacité de la science à saisir la réalité dans sa complexité. La démarche scientifique décrit d'abord l'ensemble de la société puis elle entre dans ses composantes principales, puis dans des divisions et parties de plus en plus réduites, pour finalement tenter une synthèse. Mais elle effleure à peine les prémices du problème. La société est indescriptible avec des mots. Si elle semble pouvoir être saisie par la pensée, elle s'échappe dès qu'on tente de la dépeindre par l'écriture, de l'expliquer par la raison. C'est le propre des phénomènes hypercomplexes : ils sont inexprimables. La société est composée d'individus innombrables, tous différents, tous importants, tous animés d'intentions inconnues, de projets parfois insensés, porteurs d'un passé brillant ou misérable, et tous imprévisibles. Le modèle scientifique devrait les décrire tous, un à un, avant de tenter une synthèse par intégration. Le nombre de variables étant infini, et chacune de ces variables pouvant affecter le modèle de manière décisive, la logique déductive perd ses marques et débouche sur le chaos, sur une impasse.

La société est comme la nature. Pensée par un grand organisateur, elle serait comme un champ ensemencé par le paysan où toutes les céréales sont semblables, de même hauteur, les épis de mêmes grains, la récolte assurée sans doute mais au seul profit du paysan et au prix de l'uniformité, de la domestication. L'intuition doit suppléer à la pensée rationnelle lorsqu'elle aura pour objet l'étude de la nature dans son ensemble, lorsqu'elle se perdra dans la forêt vierge des végétaux de toutes sortes, des insectes, des animaux marchants, rampants, volants, comme elle s'égare dans le labyrinthe de la société avec ses myriades d'individus s'agitant en tous sens, s'influençant l'un l'autre, chacun en chacun et tous dans tous.

L'explication savante des phénomènes sociaux n'est donc qu'une prétention, une gesticulation du doctrinaire, de ses espoirs, de ses craintes. C'est une simplification abusive et une mystification.

La vie en société est cependant obligatoire. Les hommes sont des êtres sociaux dépendant les uns des autres pour de multiples besoins souvent essentiels comme la sécurité, le partage des tâches, l'utilisation des compétences et beaucoup d'autres nécessités. La liberté de tous et de chacun est une revendication cardinale mais elle doit se concilier avec les exigences de la vie en commun. Elle ne peut aboutir, en conséquence de l'interdépendance de tous, à brider les libertés de certains pour accroître celle de quelques autres. L'oppression est une hydre dont les têtes toujours renaissantes doivent être tranchées sans hésitation ni retard. La liberté, si elle peut être constatée objectivement, doit aussi être ressentie par la conscience, et elle ne saurait l'être si d'autres personnes dans la société ne peuvent en jouir pleinement. Sous le prétexte d'assurer l'égalité ou de supprimer un privilège, la société ne peut non plus limiter des libertés, empêcher des rencontres entre des personnes, pénaliser un métier, un commerce, une industrie ou une corporation. La liberté est donc un acquis collectif dont la défense dépend de la solidarité du corps social. Liberté et solidarité sont indissociables et ne peuvent s'envisager séparément. Comme l'arbre et son fruit, comme l'oiseau et son nid, elles sont complémentaires et l'une ne peut exister sans l'autre.

Comme l'ensemble des anarchistes, Bakounine est athée mais il donne de la religion une explication originale. Au contraire des animaux, l'homme a interrogé la nature sur le visible et le caché. Il a construit les religions pour se rassurer sans doute et répondre a ses angoisses, mais aussi pour avoir des valeurs à partager avec ses voisins, pour relier les membres de la société par une culture. Si la religion manifeste l'effort de l'humanité pour sortir de la bestialité, elle est aussi un puissant moyen de cohésion sociale par le partage de secrets auxquels la communauté seule à accès. La solidarité qui en résulte rapproche les mentalités et les comportements.

Mais si la religion renforce et maintient les liens sociaux, elle n'en reste pas moins une erreur. Dans son effort pour comprendre et se donner des raisons d'espérer, l'esprit humain a créé un monde parallèle fait d'abstractions rassurantes pour sa logique mais redoutable par ses conséquences. L'homme s'est donné une puissance tutélaire qui n'est autre que sa propre image déformée par sa peur, grossie par son attente, altérée par son doute.

Le caractère le plus pernicieux de la religion réside dans le renversement des valeurs qu'elle impose et le parti qu'en tire le pouvoir pour asseoir et perpétuer son hégémonie. La divinité dispense ses faveurs à ceux qu'elle distingue, toujours les plus forts, et elle accable de malheurs et d'épreuves les moins méritants, toujours les faibles. Ainsi se justifie aux yeux de tous des différences sociales et des privilèges qui sont des dénis de justice.

Quant aux principes moraux, élaborés sur des à priori semblables à ceux dérivant des religions, ils sont destinés aux dirigés, au peuple, pour mieux le tenir en laisse, pour le culpabiliser et l'amoindrir à ses propres yeux. La société n'est pas avare de grands docteurs dispensant des leçons à la masse du peuple pour l'élever de la fange vers les cieux, pour l'affranchir et l'éduquer, mais surtout pour lui faire accepter sa condition d'exploité, pour qu'il s'abandonne à la résignation et à la médiocrité.

Les donneurs de leçons sont comme des taches sur une feuille blanche, des pucerons sur un rosier, des salissures, des parasites. C'est en lui-même que le peuple trouve ses principes directeurs. Ils ne peuvent pas lui être dictés de l'extérieur par une élite intéressée, toute imprégnée de sa supériorité, mais qui n'a aucun droit ni aucune compétence pour s'exprimer en son nom ni pour déterminer son idéal moral. Mais, à la base de toute éthique, pour les réprouvés, pour les miséreux, pour les opprimés, se pose avant tout la question matérielle et économique. La qualité de la vie n'est pas sans influencer la conduite morale. C'est cette simple évidence que veut contredire la morale politique au nom d'une soi-disant dignité qui transcende l'existence et qui affirme la primauté d'un idéal de droiture sur toute autre considération. D'ailleurs, on connaît l'absence de scrupules et le mépris de toute morale des nantis. Bakounine met le doigt sur les méthodes utilisées pour dominer et désarmer le peuple : d'abord la violence, ensuite la religion et des principes moraux taillés sur mesure.


LA  LIBERTE  LA  PLUS  PRECIEUSE 
EST  CELLE  QU'ON  A  PERDUE.

Lorsque les hommes se rassemblent pour vivre en société, pour s'entraider, pour pratiquer une solidarité qui leur est naturelle, ils ne créent pas un Etat pour la cause. Ce dernier n'est pas décidé par le peuple mais il se forme et s'étend non pour défendre l'intérêt commun mais pour favoriser les entreprises de quelques-uns aux dépens de tous les autres. L'Etat n'est pas du tout un facteur de cohésion; il est le diviseur de la société. C'est lui qui sépare et distingue les puissants des faibles, qui organise la société en classes, qui les maintient, qui y puise sa force, qui grandit et se développe de leurs affrontements. L'absence d'Etat ne serait pas le chaos. Au contraire, c'est l'Etat qui, par ses appétits, provoque les guerres à l'extérieur et les révolutions à l'intérieur. Pour assurer, dit-on, la paix sociale, pour permettre l'exercice des libertés par tous, l'Etat doit utiliser une partie de cette liberté pour maintenir l'ordre, contrôler les troubles, réprimer les abus. Mais la liberté la plus précieuse est celle qu'on ne possède plus. L'Etat est un despote quand il s'approprie ne serait-ce qu'une infime partie de la liberté. Et cette liberté-là sera la plus convoitée, la plus désirée, la plus recherchée, la plus aimée, parce que perdue, enlevée, violée. On observe même qu'un Etat démocratique peut souvent se conduire de manière plus tyrannique qu'un Etat monarchique. Fort de sa souveraineté populaire, il a plus qu'un autre tendance à tout écraser sous son poids collectif.

C'est Rousseau qui, par son contrat social, a légitimé l'Etat démocratique et l'a introduit comme partenaire nécessaire. Rousseau qui s'est complu, par vanité, à exposer ses vices, qui s'ovationne et se congratule, qui s'exalte de ses propres mensonges. Bakounine abomine l'Etat et Rousseau et ne dissimule pas son sentiment. Personne n'a jamais passé de contrat explicite ou implicite avec l'Etat. Le seul contrat social véritable et possible est celui liant les personnes et consenti de plein gré. Le contrat social de Rousseau est unilatéral. C'est une escroquerie pour justifier les abus de l'Etat. Bakounine et Proudhon sont en parfait accord pour nier toute valeur à ce contrat antisocial et liberticide. L'Etat, cette construction artificielle et antinaturelle, doit, pour subsister, briser toute organisation spontanée, toute solidarité populaire. L'Etat, qui n'a qu'une apparence d'utilité, veut se rendre indispensable. Il intervient donc dans tout et à tout propos. Il s'interpose entre les classes sociales qu'il a créées, il arbitre les conflits qu'il a suscités, il châtie les crimes qu'il a provoqués, il récompense les actes qui le renforcent, il va jusqu'à punir les pensées qui lui déplaisent. Ainsi, l'Etat démocratique, sanctifié par Rousseau, peut s'étendre, grandir et prospérer mais en étranglant les libertés, en les supprimant de plus en plus.

Les théoriciens du socialisme qui processionnent avec Babeuf suivi de Cabet et beaucoup d'autres, de Fourier, de Saint-Simon, et encore d'autres, ont tous péché par autoritarisme. Pour eux, la révolution va créer un Etat nouveau qui modèlera les consciences et découvrira les horizons infinis d'un bonheur conforme au dogme proclamé. L'Etat nouveau, aux mains des prêtres du socialisme révélé, appliquera sans faiblesse au peuple subjugué la recette miraculeuse qui le transformera en une foule de petits soldats de plomb, tous semblables. Entre l'ancien régime cléricalo-aristocratique et ce socialisme-là, la différence est dans les mots.

Heureusement Proudhon vint et les idoles furent renversées. La liberté individuelle et collective apparaît soudain comme une oasis au milieu du désert. L'égalité horizontale remplace l'autorité verticale et tout est transformé. Le socialisme libérateur caracole sur ses chevaux de feu. L'espoir ouvre les yeux sur le monde. L'association naturelle et spontanée se substitue à la domination du fort sur le faible. Un livre d'Histoire se ferme. Une page nouvelle s'écrit. Depuis Proudhon, la liberté est au vrai socialisme ce que la plume est à l'écrivain, la parole à l'orateur, le fer au forgeron. Bakounine continue sur la lancée proudhonienne, sur la liberté individuelle et collective se manifestant dans les associations, elles-mêmes s'organisant selon leurs intérêts politiques et économiques et débouchant spontanément sur le système fédératif. Bakounine voit les communes se rassembler en provinces, celles-ci en régions, puis en nations, puis en continents, pour finalement aboutir à une fédération mondiale dont l'unique organisateur serait la liberté.


LA  REVOLUTION  DOIT  FAIRE  PLACE  NETTE.

Avant d'en arriver là, la révolution doit faire place nette. Bakounine est impitoyable sur ce point. Les accapareurs bourgeois, les possédants sont prêts à tout pour conserver leurs privilèges. Les révolutionnaires devront être aussi déterminés qu'eux pour les expulser du pouvoir. Ce sera la guerre civile. Le peuple martyrisé, dépouillé, affamés trouvera en lui-même des forces surhumaines pour briser les portes des prisons, pour se lever comme une tempête et renverser les bastilles de l'oppression. La liberté soutiendra tous les coeurs. Sur les ruines du passé, l'anarchie construira la société si longtemps espérée. Paix et concorde, prospérité et abondance, justice et liberté en seront les récompenses.

Mais après avoir conquis les derniers bastions de l'oppression, le peuple ne pourra pas s'emparer de l'Etat pour retourner ses pouvoirs contre ses ennemis. Son premier devoir sera de détruire et d'anéantir les restes de cet Etat détesté, source de maux sans nombre, de misère et de mort. Ses débris mêmes pourraient encore étrangler la liberté. Bakounine se dresse de toute sa hauteur et pèse de tout son poids pour désigner la bête renaissante dans un Etat communiste avec son gouvernement, son élite, sa police, et les menaces que semblable projet fait peser sur l'avenir. Pour conjurer les périls, pour sauver la liberté, l'Etat doit être détruit jusque dans ses derniers soubassements, jusque dans ses ultimes molécules. L'Etat, l'Etat seul, voilà l'ennemi.

La rupture entre Bakounine, anarchiste antiautoritaire antiétatiste, et Marx, communiste autoritaire étatiste, est consommée. Elle divise pour toujours le socialisme en deux camps aussi opposés que le feu et l'eau, que la liberté et l'oppression, que le noir et le rouge.