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JUSTICE...


Celui qui fait confiance à la justice n'a jamais été jugé.


Les palais de justice, surtout les plus anciens, chargés de la poussière des siècles, ont une architecture impressionnante, massive, redoutable, propre à tout écraser sous le poids de la loi qu'ils symbolisent.

On pénètre dans une de ces étranges cathédrales comme on entre dans un cimetière. Des ombres semblent s'agiter dans les coins. Ici, les privilèges du passé bougent encore dans leurs tombes.

Le prétoire est austère avec ses rangées de bancs inconfortables en bois dur, avec ses lambris sombres semblant monter jusqu'aux cintres, avec ses fenêtres à croisillons d'où ne filtre qu'un jour glauque. Ce décor sévère est dressé pour conférer à l'appareil judiciaire une majesté solennelle alors qu'on en perçoit surtout le ridicule et le clinquant. Mais la justice a besoin de ce faux-semblant pour asseoir son autorité tant elle craint à juste titre que ses déclamations solennelles ne soient perçues que comme des bégaiements sans intelligence, des bredouillements confus et désordonnés. Tout au fond de la salle, sur une estrade dont les degrés sont recouverts d'un tapis rouge, on aperçoit de hauts fauteuils surélevés où les juges s'alignent comme des corbeaux sur un gibet.


"... La loi ne peut avoir qu'un seul sens dans l'intention du législateur ; les autres sens qu'on veut lui attribuer sont nécessairement faux."
(Procureur général près la Cour de cassation réunie en audience solennelle).


Ce petit extrait d'un long discours destiné à des juristes aguerris est rassurant quant au souci des juges d'appliquer la loi selon les textes et selon la volonté du législateur sans en augmenter ou en restreindre aucune partie ni aucune disposition. Dans leur serment, les juges jurent d'ailleurs fidélité aux lois.

Comme les lois sont connues de tous et en particulier des juristes, les décisions des cours et tribunaux devraient être connues ou, au moins, à peu près devinées dès la levée de l'audience sans attendre le prononcé. En effet, la loi n'ayant qu'un seul sens et les autres sens qu'on lui attribuerait étant nécessairement faux, il doit être assez simple pour le profane et à plus forte raison pour le professionnel de la lire et de prévoir la décision.

Cependant, à l'occasion de causes médiatisées, alors que les débats sont clos et que l'arrêt ou le jugement est attendu dans les délais légaux, l'opinion est dans l'expectative. Que va décider le tribunal ? Les commentaires vont leur train et, pleins d'incertitude, les micros se tendent vers ceux qui savent : les juristes, les grands avocats, les professeurs, les spécialistes du droit. Ceux-ci sont dans l'embarras ; ils spéculent ; ils bafouillent ; les premiers se grattent le crâne, d'autres se tâtent le menton et les derniers font de grands gestes avec forces grimaces. Finalement, cernés de toutes parts, ils se risquent à proposer quelques possibilités ou suppositions quant à la décision. A l'évidence, ces grandes figures de la science juridique noient le poisson et essaient seulement de ne pas être ridicules en dissimulant leur ignorance. Ils ne savent pas du tout ce que le juge va faire et ils n'en ont même pas la moindre idée. La loi aurait-elle plusieurs sens et les autres sens qu'on voudrait lui attribuer seraient-ils vrais ?

Finalement, lorsque la décision tombe, on apprend avec stupéfaction que le juge, par une pirouette à laquelle personne n'avait pensé, prend tous les intervenants à contre-pied. Fort de sa lecture personnelle des textes, tel un prestidigitateur faisant sortir un lapin de son chapeau, il fait dire à la loi ce que ni le législateur ni les avocats les plus retors ni la foule des juristes n'avaient imaginé qu'on pourrait lui faire dire.

Décidément, les voies de la justice sont impénétrables. La raison ne franchit pas le seuil des palais de justice. Seuls les égarements du juge y règnent. Ce qui est blanc aujourd'hui devient noir demain, sans que personne y comprenne quoi que ce soit. L'application de la loi est toujours un coup de dé. Ou une faveur du juge ou l'expression de sa rigueur.


Un pirate informatique était accusé d'avoir fait commerce de musiques et de films qu'il avait enregistrés sur Internet.
Le tribunal correctionnel l'avait condamné à 1 euro.
En degré d'appel, il a été condamné à 400.000 euros.
Des décisions aussi contradictoires sont offensantes. Elles prouvent que la justice n'est pas la loi : c'est le juge.



Le socle sur lequel repose l'Etat est la justice qui maintient l'ordre social des nantis. Celui qui règne sur la justice détient tous les pouvoirs. C'est pourquoi on peut traiter un policier de salaud mais pas un magistrat.

Une juridiction peut changer une décision sans que le législateur ait changé quelque chose.

Le droit se débat, se discute.

Une procédure en justice est souvent comme une partie de poker. Ce n'est pas toujours celui qui a les meilleures cartes qui gagne la partie.

Le juge n'est pas un arbitre comme on le croit mais un joueur et un tricheur.

La loi doit être la même pour tous.

Mais la loi s'arrête là où commence le fait du juge.

Une étude fouillée a mis en évidence qu'une cause jugée par un magistrat homme ou femme est toujours sanctionnée par une décision sexuellement différenciée. Il y a beau temps que l'on sait que la décision en justice dépend moins de la loi que du tempérament du juge, de ses a priori, de son âge, de sa santé ou de ses phobies voire de ses peines de cour.

Cette inconséquence des juges que tout le monde constate, leur perméabilité à l'influence des notables, leur mouvance psychologique, leur arrogance, leur instabilité alors qu'une rigueur experte est attendue, est indigne d'une institution aussi essentielle que la justice. Si on pouvait choisir son juge, on pourrait aussi choisir la décision.

C'est une vérité maintes fois vérifiée que lorsque le prévenu se défend lui-même, sans assistance, il est toujours condamné même s'il est innocent car la justice est non seulement affaire d'initiés et de gros sous mais c'est aussi et surtout la manifestation d'un pouvoir. Sa raison doit être impénétrable au regard profane. Ses méandres sont chargés de mystères pour conférer à son expression le caractère d'une inexorable fatalité.

Il faut savoir que les juges et les avocats se concertent avant l'audience et que la décision est prise en petit comité. Ces beaux messieurs font la loi à l'abri des regards indiscrets. Le prétoire est un théâtre où se joue une pièce que les acteurs, juges et avocats, cabotins et comparses, ont écrite de concert dans la coulisse.

On ne peut être plus méprisant à l'égard des justiciables. Dès lors, la loi n'est qu'un vain mot. Dans les faits, tout dépend des juges plus ou moins obtus, plus ou moins pourris.


Le voleur d'une BD ''Le Crabe aux Pinces d'or'' a été condamné à 10 mois de prison ferme.
Un médecin ivre au volant meurtrier de deux jeunes gens et qui avait pris la fuite a été condamné à 300 heures de travaux d'intérêt général.
La disproportion entre ces deux condamnations donne une idée véridique de la manière dont la justice fonctionne.



"C'était le chef d'un haut tribunal, un magistrat intègre dont la vie irréprochable était citée dans toutes les cours de France. Les avocats, les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant très bas, par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre qu'éclairaient deux yeux brillants et profonds". (Guy de Monpassant - "Un fou").

Dans cette histoire, Monpassant met en scène un magistrat renommé pour sa rigueur, son indépendance, son efficacité et son équité. Mais la vie est monotone comme un jour d'automne chargé d'humidité et de brouillard. Pour tromper son ennui, le magistrat pimente son existence en condamnant vilainement les coupables qui comparaissent devant lui. Mais sa satisfaction est plus épicée lorsqu'il a l'occasion d'écraser un innocent d'une peine injuste. Il se sent alors tellement important et supérieur devant la mine de chien battu du malheureux. Sa délectation est d'autant plus grande qu'il se représente sa victime croupissant dans sa geôle. Ces petits plaisirs agrémentent son quotidien mais ils ne suffisent pas à combler son vide existentiel. Il imagine alors de faire encore beaucoup mieux.

Cet homme impeccable aux yeux de tous veut des émotions fortes, à la mesure de sa personnalité trouble, excessive et morbide. Il commet alors un assassinat bien odieux et très cruel. Et il arrange les indices pour qu'un innocent soit accusé. Président le tribunal ayant à connaître de la cause, il fait alors de ses pieds et de ses mains ; il utilise toutes les astuces de son expérience ; il souffle tantôt le chaud et tantôt le froid. Finalement, à force d'insinuations et de sous-entendus, il convainc le jury et emporte sa décision. Il peut alors, avec une joie intérieure à peine dissimulée, prononcer la condamnation à mort de celui qu'il a chargé de son propre crime.

Le scélérat n'en reste pas là. Ce magistrat si révéré assiste à l'exécution. Et sa jouissance d'aliéné atteint un sommet lorsque le couteau de la guillotine tombe et qu'il voit la tête de l'innocent se détacher et rouler dans une gerbe de sang.

Comme Maupassant, beaucoup d'écrivains ont dépeint le monde judiciaire dans ce qu'il a de plus vrai, de plus quotidien, de plus exécrable. Conscients de leur classe sociale, solidaires avec tous les pouvoirs, les magistrats méprisent le peuple. Certains d'entre eux font le mal par habitude, mais les plus nombreux cèdent à un goût pervers : il se sentent d'autant plus grands qu'ils sont plus injustes, d'autant plus forts qu'ils sont intouchables et que le condamné le sait.

Proudhon a écrit : "Le premier devoir de la révolution sera d'arrêter tous les magistrats".


Celui qui fait confiance à la justice mérite sa condamnation.


13 frimaire CCXXI.



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