SOMMAIRE


Cette section reprend les éditoriaux parus dans un passé récent et qui peuvent encore présenter de l'intérêt.
C'est une boîte d'archives dont les textes trop anciens s'effacent au fur et à mesure qu'ils sont recouverts par l'actualité.
ED
ITORIAUX









17 ventôse CCXXI.

AUX  ARMES !

A nouveau, un contrat de vente d'armes de la F.N. Herstal à destination de la Libye a posé un problème de conscience à toute la gent politicienne, comme si celle-ci avait une éthique autre que celle qui convient au décor de ses ambitions électorales.

A coup de décrets pris comme toujours dans la hâte du moment, les politiciens énumèrent les critères à remplir par les dictatures de tous poils pour pouvoir être acceptés comme clients par notre industrie d'armement. Le pays exotique doit être stable, fiable, la dictature bien assise, la morale officielle conforme aux droits de l'homme, sans oublier quelques autres conditions très semblables et qui font bien rire dans les chancelleries. Il ne reste plus aux usines d'armement qu'à fermer leurs portes et à licencier leur personnel. Un savoir séculaire se perd ainsi pendant que les potentats vont déjà frapper aux portes des pays voisins qui leur déroulent le tapis rouge avant de leur offrir les mêmes contrats d'armement que les stupides politiciens wallons leur refusent.

Dans notre pays où seuls les bandits sont armés, où les honnêtes citoyens n'ont pas le droit de l'être, l'éthique a dérivé au point d'être culbutée cul par dessus tête par les penseurs décadents qui occupent le haut du pavé. Lorsque la victime a le courage de se défendre en cas d'agression, c'est elle que la justice poursuit et condamne.

Dans la région liégeoise où la fabrication des armes est une activité plusieurs fois séculaire, chacun sait combien de savoir-faire, combien d'art entre dans la fabrication d'une arme et combien il est agréable pour un homme de la posséder, de la manipuler, de la caresser, de l'entretenir, de la contempler, sans compter le sentiment de sécurité qu'elle procure. Une arme n'est pas un objet délétère comme on veut nous le faire accroire mais un accessoire important qui accompagne les hommes depuis la nuit des temps, un gage de tranquillité, une assurance-vie contre les mauvaises rencontres.

On dira que l'Etat pourvoit à la sécurité des citoyens et qu'il suffit de faire appel à la police pour être protégé. Mais la police arrive toujours comme les carabiniers d'Offenbach lorsque, armés jusqu'aux dents, les bandits ont pris la poudre d'escampette avec leur butin après avoir occis au passage ceux qui, désarmés, se seraient trouvés au travers de leur chemin ou que le hasard aurait placé là par malheur. Dans ces cas, hélas presque quotidiens, on envoie un ministre à l'enterrement des victimes et le silence des tombes efface le souvenir des drames. Mais lorsque, trop rarement et presque désespérément, une victime se rebiffe et fait subir à son agresseur le sort qu'il lui réservait, aussitôt, à grand renfort de roulements de tambour, les médias et les politiciens montrent du doigt le malheureux agressé qui, selon les normes pesées sur une balance de pharmacien, n'a pas exactement respecté les prescriptions en matière de légitime défense. Ce mauvais citoyen est coupable d'avoir sauvé sa peau, et c'est pourquoi il sera emprisonné, jugé, condamné à la prison et ruiné par les indemnités qu'il devra verser à la famille du malheureux bandit mort pour n'avoir pas tiré le premier.

L'incapacité des pouvoirs politiciens de protéger les honnêtes gens et de mettre hors d'état de nuire les bandits justifie la revendication de détenir une arme de dissuasion. Contrairement à la doctrine officielle qui interdit à la victime de résister, la loi naturelle, qui est la forme la plus haute de l'éthique, impose à chacun non seulement de se protéger soi-même mais aussi de défendre sa famille et ses biens.


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04 nivôse CCXIX.

LA  GRANDE  GREVE  ET  LE  MAL  WALLON.

Voici 50 ans, la Wallonie entrait dans une des plus grandes grèves de son histoire. Le prétexte était le refus de la "loi unique", ensemble de mesures économiques et sociales très restrictives. Bien vite, un peu partout, des insurrections spontanées avaient éclaté et s'étaient propagées de proche en proche. La révolution descendait bientôt dans les rues et enflammait les cours. Des groupes incontrôlés mais déterminés s'emparaient des bâtiments officiels et occupaient l'espace public. Le pouvoir changeait de mains. Le pays était paralysé et il le resta pendant six semaines.

Après des violences sans nombre qui firent quatre morts, la grève prit fin avec la harangue du leader syndicaliste André Renard sur la place Saint-Paul à Liège où, à la surprise générale et après une timide mention de la fameuse "loi unique", il demanda avec véhémence la fédéralisation du pays pour pouvoir réaliser des réformes de structures que les flamands refusaient absolument mais qui, disait-il, étaient nécessaires pour la Wallonie.

Le calme revenu, la "loi unique" fut appliquée et le processus de fédéralisation du pays, c'est-à-dire la division entre la Wallonie et la Flandre, fut entamé. Une socialisation d'essence marxiste se traduisit en Wallonie par un étatisme de plus en plus pesant et par une mainmise des partis politiques sur les leviers économiques de la région. D'innombrables organismes furent créés, des intercommunales à foison, des A.S.B.L., et quantité d'associations plus ou moins utiles. Une bureaucratie et un clientélisme forcené s'installèrent partout.

Cinquante années se sont écoulées et la Flandre, paysannerie pataugeant dans ses sillons, s'est remarquablement développée et modernisée en évitant les excès de l'étatisme tandis que la Wallonie continue de stagner et de végéter au milieu des ruines de ses industries jadis prospères. Un secours financier s'écoule à flux continu de la Flandre vers la Wallonie et remplit immanquablement les poches des favoris du système et des apparatchiks des partis wallons. Les Flamands sont excédés. Le gaspillage de leurs deniers les indignent et encourage leur repli identitaire de plus en plus intransigeant. Et dans le même temps et avec une impudence rare, la propagande wallonne ne cesse de proclamer que tout va de mieux en mieux en Wallonie, que les affaires reprennent et que l'économie sort de sa torpeur. Mais personne ne voit rien venir. Le fameux plan Marshall de la Wallonie, mitonné dans les cervelles des planificateurs, consiste à privilégier les entreprises des copains en les subsidiant grassement, à les retirer ainsi de la concurrence et à encourager l'immobilisme. Et on ajoute des contrôles aux contrôles, des formulaires aux formulaires, des gaspillages aux gaspillages et des impôts aux impôts. En attendant, les friches industrielles s'accumulent et le taux de chômage monte vers le ciel comme les terrils abandonnés dont les silhouettes se confondent avec l'horizon plombé. La mal gouvernance wallonne a plongé le pays dans une crise institutionnelle dont il ne sort pas. Le refus des politiciens wallons d'abandonner quelques-uns de leurs privilèges, leur incapacité à gouverner, leur parti-pris doctrinal et leur myopie prospective finiront par ruiner le pays tout entier s'il n'éclate pas entre-temps.


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01 vendémiaire CCXIX.

L'IMPOSSIBLE  VERITE.

La Vérité ressemble à un horizon qui recule comme on s’en approche. On s’avance pour voir ce qu’il cache et on découvre un autre horizon couvert de nouveaux mystères. Ainsi de la Vérité qu’on croit toujours saisir et qui se dérobe toujours. D’abord la Terre plate avec les étoiles pendant comme des luminaires accrochés à la voûte céleste ; puis la Terre immobile au centre de l’univers avec le Soleil tournant autour d’elle ; puis la Terre parcourant une orbite autour du Soleil fixe ; puis le système solaire emporté comme un fétu dans le tourbillon de la Galaxie ; puis la Galaxie et son amas de sœurs jumelles attirées toutes vers l’infini ; puis, après avoir recensé des millions et des milliards d’objets célestes plus éloignés les uns que les autres, on aboutit provisoirement sans doute à un big-bang originel avant que de nouvelles questions viennent se poser à l’esprit qui reprendra alors sa marche vers un horizon encore plus énigmatique.

Tous ces efforts sont peut-être vains mais ils pourraient servir à éliminer des hypothèses sans consistance qui ne sont que des illusions car la croyance est souvent plus forte que le fait. Et si l’expansion de l’univers n’était qu’un trompe-l’œil ? Si l’univers était infiniment grand ou infiniment petit selon la manière dont on le regarde ? Hérésie ! s’exclameront l’ensemble des savants qui sont aussi des adorateurs du veau d’or de l’expansion. Assisté des formidables outils astronomiques qu’il a conçu, l’esprit humain peut apercevoir l’univers animé d’un grand mouvement d’expansion qui pourrait avoir pour origine l'explosion d'une minuscule mais néanmoins supersupersupernova cause première du temps et du monde. Mais peut-être ne voit-il que ce qu’il veut voir. Et ses télescopes les plus grands, ses ordinateurs les plus puissants et ses théories les plus savantes n’auraient été façonnés que pour confirmer ce qu’il croyait déjà savoir et non point pour découvrir ce à quoi il n’a pas encore pensé.

Au fur et à mesure que le télescope tourne son œil de verre vers le passé du monde, vers le point oméga d’où il aurait surgi, il ne voit que nébuleuses qui poudroient, particules qui chatoient et vide qui tournoie.

Le big-bang pourrait n’être qu’un leurre qu’on s’acharne à regarder de plus en plus près. On le voit de plus en plus petit, infiniment. Et toujours des galaxies, des particules et du vide, infiniment. Infiniment petits.


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27 pluviôse CCXVIII.

LES  HOMOSEXUELS  SONT  PARMI  NOUS...

L'homosexualité est un sujet très sensible mais il est à la mode. Le politiquement correct s'impose si l'on veut éviter d'être taxé d'homophobie, accusation qui peut conduire l'imprudent sur les bancs de la correctionnelle. Les homosexuels refusent d'être regardé comme atypiques mais ils portent leur différence comme une bannière laissant supposer qu'ils se distinguent de la norme représentée alors par les hétérosexuels.

La psychanalyse s'est penchée avec passion sur l'homosexualité. Elle en a même fait l'un de ses chevaux de bataille et développé un activisme assez dur en sa faveur. On ne compte plus les livres que les psys lui ont dédiés ni les interventions publiques qu'ils orchestrent pour la promouvoir. Les journaux publient nombre d'articles approbateurs et les politiciens, toujours à l'écoute de la rumeur, n'ont pas manqué évidemment de légiférer à la va-vite. Mais on se rappellera qu'il n'y a guère, la psychanalyse s'était aussi attachée à expliquer l'autisme, autre comportement différent. Pendant des dizaines d'années, elle avait culpabilisé la mère rendue responsable du renfermement sur soi-même de son enfant. Des drames sans nombre en étaient résultés. A cette époque, l'autorité de la psychanalyse était toute-puissante et ses jugements n'étaient jamais contestés. Après d'innombrables études et devant les échecs répétés de la psychanalyse ne fût-ce que pour améliorer un tant soit peu le sort des malheureux atteint de ce terrible handicap, les scientifiques empruntèrent un tout autre chemin et découvrirent que, sans conteste possible, l'autisme est d'origine génétique et, contrairement à ce qui était affirmé jusque là, les mères n'y sont pour rien. Elles sont absoutes désormais de toute culpabilité. Aujourd'hui, les traitements médicaux appliqués aux autistes obtiennent des résultats certes encore limités, mais ils ont déjà grandement amélioré le sort de ces malheureux et des progrès sont attendus dans les années prochaines.

L'homosexualité est certes très éloignée de l'autisme et, presque toujours, elle n'affecte nullement ceux qui en ont fait leur ordinaire. C'est d'ailleurs pourquoi elle est généralement bien acceptée par ses pratiquants. La loi facilite les relations des homosexuels avec le reste de la population et elle a même prévu des sanctions dissuasives en cas de discrimination. De longue date, la psychanalyse a expliqué que divers facteurs président au comportement homosexuel parmi lesquels l'éducation dispensée par la mère serait prédominante mais que les relations sociales pendant l'enfance n'y seraient pas étrangères non plus. De toute façon, les psychanalystes sont tous bien d'accord : l'homosexualité a toujours été présente dans les sociétés humaines et elle ne peut être ostracisée ; elle est seulement une autre manière de vivre sa sexualité et il faut tout faire pour que cette différence soit admise. On se félicite qu'elle le soit enfin.

Fort du soutien législatif et de son arsenal répressif, les homosexuels se sont répandus partout en revendiquant des droits nouveaux et une place toujours plus grande dans la société. Un collectif a ainsi réalisé un film "Le Baiser de la Lune" qui se veut pédagogique et destiné à être présenté dans les écoles aux jeunes d'une dizaine d'années. Comme les pouvoirs publics ont accordé leur soutien à l'œuvre et l'ont subsidiée, il est difficile d'y voir seulement un acte prosélyte. Le coup est en tout cas bien ajusté. Le calcul comptait sur l'aveuglement des politicards. Ceux-ci se sont crus bien dans la note alors qu'ils ont cédé un peu légèrement au populisme ambiant. Comme diverses associations ont levé le lièvre, qu'elles ont protesté contre cet attentat supposé contre les enfants et contre l'intention transparente de dépeindre l'homosexualité sous des couleurs attrayantes alors que ce comportement sexuel n'est pas celui recommandé par la majorité des parents, les pouvoirs publics ont fait marche arrière mais un peu tard et suspendu les autorisations de distribution dans les écoles. Ce petit exemple permet d'apprécier la puissance du lobby des homosexuels qui abuse de la protection qu'il reçoit de la loi et de l'appréhension que cette dernière a instillé dans la population par l'interdiction de toute discrimination formelle mais aussi implicite, virtuelle et même supposée.

Alors que les homosexuels se reposaient dans les bras des psychanalystes, qu'ils recevaient leur approbation et leurs encouragements, qu'ils coulaient des jours heureux soutenus par la science des affects, un peu partout dans le monde des équipes de médecins et de chercheurs s'attachaient à étudier l'homosexualité et à rechercher ses causes. Déçu par la psychanalyse qui, comme pour l'autisme, a échoué à donner de l'homosexualité une analyse scientifique acceptable, la recherche pure et dure s'est attaquée au problème et gageons qu'elle ne le lâchera plus. Les équipes rassemblées en Californie et ailleurs sont à l'ouvrage et déjà, des résultats sont publiés. Les premiers d'entre eux proviennent de l'université de Liège. Le professeur Balthazart et ses assistants affirment avoir tranché la question. Les prétendues influences psychanalytiques de la mère sont jetées aux orties. L'homosexualité serait le résultat d'une interaction entre facteurs génétiques et hormonaux dans l'embryon. Comme pour l'autisme, on naîtrait homosexuel sans qu'une quelconque pression extérieure y soit pour quoi que ce soit.

Voilà qui change la donne. Pour certains, puisqu'il serait démontré que l'homosexualité est d'origine génétique, il faut la traiter comme on le fait de l'autisme ou au moins constater qu'il s'agit d'une maladie. Mais pour les homosexuels eux-mêmes, très attachés à leur mode d'existence, il ne saurait en être question. Ils se raccrocheront à la psychanalyse et ils refuseront d'envisager même un instant que leur différence puisse provenir d'une perturbation pathogène de leur génome.

Les homosexuels continueront de revendiquer leur droit à la différence et à une normalité autre mais tout aussi respectable que celle des hétérosexuels ce qu'on leur accorde bien volontiers et sans réserve.

Mais une première brèche est ouverte et les homosexuels auront du mal à la colmater.


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21 pluviôse CCXVI.

LES  SUBPRIMES.

Depuis plus de six mois, les subprimes occupent l'actualité. Elles seraient la cause de la déglingue des bourses et des menaces de récession aux Etats-Unis.

Les banques américaines sont toujours à l'affût de nouveaux produits. Au début des années deux mille, elles ont entrepris d'exploiter les pauvres qu'elles n'avaient pas encore jusque là escroqués sur une grande échelle.

Profitant des taux anormalement bas de l'époque, elles ont proposé aux impécunieux de devenir propriétaire de leur maison dans d'excellentes conditions. Comme le marché immobilier était en hausse constante, le pauvre achetait sa maison au moyen du capital emprunté assorti d'un taux bas mais révisable majoré néanmoins du risque évident qu'il représentait. Il payait les intérêts et pouvait compter sur la plus-value immobilière pour couvrir le capital. La proposition des banques était intéressante et des millions de pauvres entrèrent dans la nasse.

Les banques titrisèrent bientôt ces créances en les assortissant de produits dérivés attractifs pour les rendre encore plus alléchants. Et elles les proposèrent aux établissements de crédit du monde entier. Ces papiers, revêtus des signatures des meilleurs financiers connurent un succès universel, les banques de tous les continents faisant le plein de ces belles promesses.

Le scénario concocté par les banques se déroula d'abord sans suspense. Les taux historiquement bas ne pouvaient que grimper et comme ils étaient révisables, les mensualités à payer prirent l'ascenseur. Les pauvres furent bientôt pris à la gorge et placés dans l'impossibilité de faire face aux échéances majorées. Les banques les déclarèrent en faillite et s'emparèrent des maisons dont la revente devait les indemniser complètement en intérêts et principal, en commissions, en accroissements et frais divers.

C'est alors que le marché immobilier regimba et refusa de suivre les prévisions des analystes financiers. Il se retourna bientôt et perdit rapidement de sa superbe. Les cotations des crédits se dégradèrent et les subprimes commencèrent à glisser sur la pente. Les valeurs sous-jacentes suivirent l'ébranlement de la confiance et toute la construction s'écroula finalement dans un fracas de fin du monde.

Et voilà comment en un plomb vil l'or pur des subprimes s'est changé.

Les papiers acquis à grands frais et porteurs d'espoirs mirifiques n'étaient plus que confettis emportés par le vent.

Cette aventure est loin d'être terminée. Alors que l'imprévoyance des banques et les illusions qu'elles ont entretenues entraînaient des pertes abyssales, les marchés en tiraient les conclusions et plongeaient avec elles. Même si les responsables de la crise actuelle doivent être recherchés dans les hauts gestionnaires des banques, celles-ci ont tenté de détourner l'attention en désignant un coupable opportun. On pense à la fable des "Animaux malades de la peste" où l'âne innocent est désigné à la vindicte populaire. Ici, la Société Générale a accablé son trader qui aurait trop bien compris ce que l'on attendait de lui. Alors qu'elle déclarait il y a peu qu'on devait s'attendre à une perte de quelques centaines de millions sur les subprimes, la Société Générale reconnaît aujourd'hui s'être trompée ou plutôt qu'elle a trompé le public car c'est un cumul de deux milliards et des cinq autres milliards qu'elle attribue à son trader qu'il faut enregistrer. Faire confiance aux banques, c'est acheter un chat dans un sac.

Dans cette affaire de subprimes, les perdants sont d'abord les pauvres américains escroqués par les banques et jetés à la rue. Ce seront aussi l'ensemble des actionnaires de la planète qui subiront dans leurs patrimoines des pertes sévères. Ce seront enfin les actionnaires de la Société Générale qui auront cru aux bonnes paroles des gestionnaires, à l'exception notable de cet administrateur qui a vendu à point nommé ses parts pour des centaines de millions d'euros.

La Société Générale a bien de la peine à faire oublier ses déboires. Comme si tout cela n'était pas suffisant pour la déconsidérer aux yeux de tous, voilà qu'elle est incriminée dans l'affaire du Sentier II, un trafic de chèques entre la France et Israël où plusieurs centaines de millions d'euros ont été blanchis subrepticement et soustraient au fisc. Cent quarante-trois prévenus dont le président de la Société Générale sont sur le banc des accusés.

Toutefois, si on peut s'apitoyer sur le sort des seconds couteaux qui auront à supporter le déshonneur et la ruine, il ne convient pas de plaindre les hauts responsables qui sont à l'abri derrière leurs portes capitonnées. La caste des décideurs est intouchable. Les lois sont pour le petit peuple. On se rappellera que le naufrage du Crédit Lyonnais a englouti quinze milliards d'euros et que l'ensemble des Français ont été appelés à boucher le trou à raison de quelques sept cents euros par ménage.

L'affaire a été jugée en son temps par les tribunaux français. Les juges à la botte ont blanchi tous ces grands commis de l'Etat, cette haute bourgeoisie, cette aristocratie d'affaires qui brasse des milliards, qui peu tout, qui décide de tout, de la politique, de la justice, de l'information, et qui ne rend compte qu'à elle-même.


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01 brumaire CCXV.

EDGAR ALLAN POE.

Depuis 1927, l'abbé Georges Lemaître est unanimement considéré comme l'inventeur du big-bang, théorie cosmogonique selon laquelle, avant le début des temps, la totalité de la matière de l'univers était concentrée en un point tellement petit qu'il méritait d'être qualifié de virtuel. L'explosion de cette chose, de ce rien, de cette espèce d'atome primitif, a créé l'univers tout entier dont les galaxies dispersées sont les restes mourants.

C'est oublier que trois-quarts de siècle auparavant, en 1848, alors que l'ensemble du monde scientifique enseignait encore que l'univers était infini et statique, qu'il existait ainsi depuis toujours, Edgar Poe élucida et retraça l'épopée du cosmos, depuis le point virtuel, l'explosion du big-bang, le poudroiement des galaxies, tout le feu d'artifice stellaire et plus encore car il avait aussi imaginé, hypothèse très moderne et actuelle, l'effondrement final de l'univers sur lui-même, le retour à l'origine infiniment minuscule et la possibilité de récidives du big-bang. Il avait même pensé à la pluralité des univers, inconnaissables, indépendants, apparaissant et disparaissant dans le néant comme font les bulles agitant une eau en train de bouillir.

Alors que les conceptions d'aujourd'hui nous présentent l'univers comme une surface sphérique en expansion, le modèle de Poe propose une violente explosion à l'origine qui s'amortit au fur et à mesure que la matière se crée et que son énergie s'épuise. Le résultat serait une sphère de matière en expansion soumise aux lois physiques et en particulier à la gravitation. Chaque atome de matière serait attiré par ses voisins et, de proche en proche, la résultante des forces serait une droite joignant entre eux le plus grand nombre d'atomes. On voit immédiatement que cette droite passe par le centre et que, la force d'expansion allant s'affaiblissant, l'attraction d'abord faible, se renforce avec le temps et finit par l'emporter entraînant l'effondrement de l'univers tout entier sur lui-même et le retour aux conditions d'origine propices à une nouvelle explosion. Cent cinquante ans après Poe, ce schéma d'un univers pulsant est celui d'une partie parmi la plus évoluée de la communauté scientifique.

Né sous de mauvais auspices en 1809 à Boston de parents acteurs ambulants et fantasques qui disparaîtront bientôt minés par la tuberculose et la misère, Edgar Poe est recueilli par le couple Allan qui lui donne une instruction solide mais sans la tendresse ni la chaleur dont sa nature a un besoin si prenant, sans l'affection qu'il recherchera toute sa vie, qui lui échappera toujours, qui lui manquera cruellement avant de le mener à la déchéance et à la mort.

Joueur, drogué, surtout alcoolique invétéré comme la plupart des membres de sa famille, mais doué d'une intelligence brillante, de vastes connaissances en mathématiques, en science, en littérature, Poe se passionne d'abord pour la cryptographie et la résolution d'énigmes en tous genres où il excelle. Mais c'est l'écriture qui le prendra tout entier. Il rédige des contes et nouvelles, des "Histoires extraordinaires" où sa personnalité étrange s'exprime dans de subtiles descriptions de paysages lugubres, d'eaux dormantes, de lieux envoûtants qui s'harmonisent avec les sentiments complexes de ses personnages, leurs penchants morbides, le destin fatal de ses héroïnes Morella, Bérénice ou Ligeia.

En 1845, Poe publie "The Raven", l'un des poèmes parmi les plus fameux de la littérature de langue anglaise dont, à l'époque, le succès fut extraordinaire et qui reste un modèle.

On sait que, finalement, par une froide matinée d'octobre 1849, il fut retrouvé ivre mort dans le caniveau d'une rue de Baltimore. Ainsi disparut l'un des esprits les mieux formés du XIXe siècle.

Un tempérament aussi tourmenté que celui de Poe devait attirer l'attention des psychanalystes. Ils se sont précipités sur sa dépouille et ils assurent l'avoir disséqué. Certains parmi les plus renommés ont noirci nombre de pages pour décrire ses pulsions et ses névroses, depuis son enfance et son adolescence, s'arrêtant sur les péripéties et les malheurs de sa vie avant de s'attarder sur sa fin, expliquant longuement -mais vainement et combien maladroitement faut-il le dire- le mystère de cet homme d'exception rebelle au discours réducteur.

Alors que l'œuvre de Poe semblait destinée à disparaître avec lui, qu'il n'avait reçu de son vivant que critiques sarcastiques ou condescendantes de ses censeurs, et qu'après sa mort les quelques oraisons que reçu sa tombe ne furent pas plus généreuses, les "Histoires extraordinaires" tombèrent par hasard sous l'œil de Baudelaire qui s'enthousiasma à leur lecture.

Baudelaire traduisit la presque intégralité des œuvres de Poe et les soumit au public français. Son talent et la fidélité de sa traduction lui valent encore aujourd'hui la reconnaissance générale. Baudelaire fut celui qui ranima la cendre de Poe et le plaça à l'avant-plan du monde littéraire français où il n'a jamais cessé de faire bonne figure.

Mais lorsque Baudelaire traduisit "Euréka", le livre que Poe avait sous-titré "Essai sur l'univers matériel et spirituel", où il exposait sa cosmogonie et les conséquences qu'il en tirait, de nombreuses difficultés de publication se présentèrent. Outre l'originalité du propos, en contradiction avec les certitudes scientifiques de l'époque, Poe avait été encore beaucoup plus loin. Il avait d'ailleurs pris la précaution, dans l'intitulé de son livre, de revendiquer le caractère artistique de sa composition et d'écrire que "c'est simplement comme Poème que je désire que cet ouvrage soit jugé, alors que je ne serai plus".

En effet, Poe avait acquis la conviction qu'il avait percé le secret de l'univers et même celui de Dieu lui-même. Son poème mélangeait des certitudes scientifiques avec une intuition non moins géniale même si on doit la regarder comme le fruit de son esprit spéculateur mais aiguisé et formidablement inventif. Le point virtuel, affirme Poe, l'atome primordial infiniment petit à l'origine de tout est la personne même de Dieu. Le big-bang a créé l'univers et dispersé Dieu en une poussière d'étoiles. Chaque atome est parcelle de Dieu et notre conscience n'est autre qu'une infime partie de la conscience de Dieu. Au fur et à mesure que l'univers se contractera sous la force gravitationnelle, les agrégats seront de plus en plus importants et les fractions de Dieu pendront de plus en plus conscience d'elles-mêmes jusqu'à l'agglutination finale en point virtuel, jusqu'à la reconstitution de Dieu tel qu'il était, tel qu'il sera, et tel que nous serons.

Cette espèce de panthéisme corrigé par Poe avait de quoi surprendre et même rebuter. Mais on sait que les idées de Poe influencèrent Valéry et aussi Mallarmé. Il reste que le poème "Euréka" parce qu'il ne s'accordait avec aucune philosophie resta oublié dans un coin des bibliothèques. Il y est toujours.

Mais quelle que soit l'opinion que l'on porte sur la personne de Poe, sur ses idées ou sur son œuvre, il faut lui rendre ce qui lui revient. Il est le génial inventeur du big-bang.


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01 vendémiaire CCXV.

L'ETHNOLOGIE.

A la suite de Linné, de Buffon et des encyclopédistes qui ont commencé à classifier minéraux, plantes et animaux, les naturalistes des XIXe et XXe siècles ont poursuivi l'inventaire de la nature et examiné des millions d'espèces de toutes sortes non sans s'intéresser particulièrement au genre humain. Habitués à tout ranger en catégories et familles selon un ensemble de critères déterminés pour les animaux tels que chevaux ou chiens, ils avaient aussi entrepris le même travail sur l'espèce humaine.

Alors que l'on compte des chevaux de labour et de selle, des chiens de chasse et de garde, il devait exister des êtres humains de diverses catégories qu'il convenait de répertorier et de classifier. Jusqu'à une période récente, on apprenait à l'école que plusieurs races se rencontrent : les blancs, les jaunes, les noirs, et parfois les rouges. Jusque dans les années cinquante, des missions étaient envoyées dans l'Empire français et au Congo belge pour répertorier les races indigènes. Armés d'un mètre ruban et d'un pied à coulisse, les experts mesuraient les membres, les faces, les crânes, les oreilles et les nez des sujets qu'ils examinaient. Ils déterminaient ainsi leurs caractères physiques mais aussi intellectuels. Les publications savantes de l'époque insistent sur les traits primitifs des populations africaines qui ne sauraient se comparer aux qualités reconnues des Européens car on est toujours prêt à s'extasier sur son propre nombril.

Mais, au fur et à mesure que la vérité se faisait jour quant à la conduite des nazis pendant la guerre, que l'on connaissait mieux la perversion qui peu à peu conduit de la philosophie à l'abjection, le monde commençait à avoir honte de soi-même. Armés d'un mètre ruban et d'un pied à coulisse, on voyait sur les images filmées les experts nazis mesurer les membres, les faces, les crânes, les oreilles et les nez des sujets qu'ils examinaient avant de les envoyer vers l'extermination. Les mêmes gestes et le même discours en Afrique et en Allemagne pouvaient-ils avoir des significations aussi différentes ?

Une science ne pouvait cautionner des errements criminels. Il fallait revoir les théories, corriger les livres, redresser les mentalités, amender les programmes de recherche, réformer les universités. En hâte, les politiques s'empressèrent de mettre à bas quelques lustres et quelques décennies d'études et ils contraignirent l'ethnologie à se mouler dans une éthique nouvelle et à n'en point sortir même en pensée dès lors qu'on aurait pu la deviner. La sévérité était à la mesure d'une émotion plus forte que toute autre considération.

Ainsi, on ne saurait parler d'une supériorité d'un groupe ethnique sur un autre. Tous les êtres humains ont les mêmes potentialités et il serait abusif de prétendre que certains possèderaient des caractères qui les rendraient meilleurs ou moins bons dans l'une ou l'autre discipline physique ou intellectuelle. Voilà qui est réconfortant pour bon nombre de personnes qui se croyaient sous douées à la vue des athlètes noirs américains qui gagnent toutes les courses de sprint ou d'autres coureurs presque aussi basanés mais originaires d'Ethiopie et du Kenya qui galopent comme des antilopes et raflent toutes les médailles dans les courses de fond. On mentionnera aussi d'autres personnes qui leur ressemblent beaucoup et qui ont apporté à la civilisation la musique de jazz dont on ne peut plus se passer. Les scientifiques et les politiciens, main dans la main et caquetant à l'unisson, nous assurent qu'il s'agit là d'une manifestation du hasard qui favorise ou pénalise l'un puis l'autre et parfois un groupe plus ou moins important sans que l'on puisse invoquer l'influence de facteurs génétiques ou ethniques. La morale est sauve ce qui est l'essentiel surtout si l'on se maintient la tête dans le sable.

Quelques philosophes achevèrent de réglementer les pensées en publiant de gros livres illisibles mais très savants qui enlevaient tout doute quant à la vanité de vouloir évaluer les différences ethniques autrement qu'en spécificités culturelles. Les articles de journaux et d'autres livres prirent le relais et un conformisme soupçonneux, un consensus vigilant s'installa durablement et semble-t-il définitivement. Faut-il s'en plaindre ?

Mais l'ethnologie sinistrée avait perdu jusqu'à sa définition. Sans avoir jamais été une science, elle n'était plus qu'un mot qu'on n'utilisait qu'avec précaution.

Elle allait cependant renaître d'une manière tout à fait inattendue, non pas en tant que discipline scientifique mais comme courant littéraire et poétique.

Dépouillé de ses valeurs, semblant déshérité et comme chassé du temple, l'ethnologue n'a pas disparu pour autant dans les sept cercles de l'enfer. Surveillé de toutes parts, il n'a jamais cessé de parcourir terres et mers, depuis les déserts glacés ou torrides jusqu'au forêts inviolées. Il a observé hommes et bêtes sous tous les climats, étudié leurs conditions d'existence, leurs mœurs, leurs instincts. Il a vécu au milieu de peuples inconnus, découvert leurs religions, examiné leurs industries, analysé leurs coutumes. Il ne s'est arrêté que pour écrire. Les carnets de notes remplis de griffonnages encore vivants, les malles pleines de la mémoire des multitudes, sans doute ébloui par les prodiges de la diversité et des beautés du monde, alors il a déposé son paquetage pour libérer le trop plein de sa sensibilité dans des pages parmi les plus achevées et les plus inspirées de notre temps. Asservi à sa chaîne morale comme naguères les poètes l'étaient à la rime, il a non seulement rajeuni une discipline regardée comme sulfureuse mais il a surtout élevé l'art d'écrire au niveau des plus grands. S'il a souvent côtoyé les abîmes où son talent semblait souvent l'emporter malgré lui, ses ailes de géant l'ont toujours empêché d'y tomber.


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29 pluviose CCXIII.

LE PROLETAIRE ET LA REVOLUTION.

Depuis le XIXe siècle, le prolétaire est défini comme l'ouvrier de l'industrie qui n'a pour toute fortune que la force de ses bras.

N'ayant rien à perdre, le prolétaire est disponible pour la révolution.

On opposait souvent le prolétaire à l'ouvrier agricole qui n'a pas développé les mêmes qualités de solidarité et de sacrifice. L'ouvrier agricole serait égoïste et aspirerait à la possession de la terre ce qui l'écarterait de la lutte révolutionnaire.

Mais aujourd'hui, il n'y a plus de prolétaires. Et on ne parle plus guère d'ouvrier. La population est constituée de travailleurs, terme générique qui désigne aussi bien les ouvriers que les employés et même toute personne occupée non seulement dans l'industrie mais aussi dans le commerce ou ailleurs. La majorité des travailleurs sont propriétaires de leur habitation. Ils gèrent leurs économies et passent leurs vacances dans des pays lointains et ensoleillés. Ils ne sont plus disponibles pour la révolution. Même les moins bien lotis tiennent à leurs maigres avantages : l'une ou l'autre allocation.

Comme presque plus personne n'est résolu à prendre les armes pour monter à l'assaut du Palais d'Hiver ou de tout autre symbole ou forteresse capitaliste, la révolution doit prendre d'autres formes.

Les anarchistes n'ont jamais regardé les prolétaires comme les seuls porte-glaives de la révolution. Ce sont les marxistes qui, il y a 150 ans, après avoir divisé la société en classes antagonistes, ont décrété que la mission historique des damnés de la terre était de renverser le capitalisme et d'instaurer le socialisme.

A présent que le temps et les épreuves ont érodé les certitudes trop carrées, que le socialisme autoritaire s'est écroulé sous le poids de sa propre doctrine, plus que jamais, l'anarchie reste la seule alternative au capitalisme.

L'appel des anarchistes à la solidarité, à l'égalité et à la liberté s'adresse à tous, à tous ceux qui partagent le même idéal, indépendamment de leur situation, de leur éducation, de leur condition sociale. L'insurrection contre les oppresseurs et les profiteurs n'est pas le propre du prolétariat. Il est de tous les temps et de tous les milieux. Mais sans qu'elle soit une exclusivité des anarchistes, la révolution reste au cœur de leur combat.

En attendant le réveil des consciences, la flamme doit être entretenue par une guérilla de tous les instants. Chacun à son niveau, par l'exemple, par des actes en groupes ou isolés, par la désobéissance civile, en participant aux manifestations et aux autres initiatives contestataires, en résistant aux sirènes capitalistes, en se révoltant contre les abus du système représentatif, en inventant de nouvelles formes de lutte, pas à pas le refus de la société hiérarchique et des inégalités avancera dans les esprits.

Toute autorité est illégitime et s'exerce toujours par la violence. Et c'est pourquoi elle doit être détruite par tous les moyens et d'abord par la révolution anarchiste.


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18 vendémiaire CCXIII.

ECONOMIES D'ENERGIE ET RECHAUFFEMENT
DE LA PLANETE.

Les endroits les plus pollués sont aussi les plus fréquentés : ce sont les maisons et les voitures. Plus une maison est bien isolée du bruit et du froid, plus elle est polluée à l'intérieur par l'activité des habitants et les éléments volatils qui s'échappent ou se détachent des murs, des sols et des meubles. Comme la mode est aux économies d'énergie, l'isolation des maisons est subventionnée et vivement recommandée par les pouvoirs politiques et les ONG bien intentionnées. On évite de considérer et de calculer la morbidité dont cette propagande vertueuse est le vecteur.

Nombre d'associations telles que Greenpeace, Attac ou Test-Achats et beaucoup de leurs semblables examinent à la loupe les activités des pouvoirs politiques, des entreprises et même des particuliers pour dénoncer les pratiques abusives, les dysfonctionnements administratifs, les pollutions industrielles ou les risques de contamination de l'alimentation et de l'environnement. Mais les organismes de défense des consommateurs ou de l'environnement ne sont pas à l'abri des procédés qu'ils dénoncent lorsqu'ils forcent le trait et font état, par exemple, de centaines de milliers de victimes après la tragédie de Tchernobyl qui, selon le dernier décompte sérieux, placerait la limite supérieure au nombre néanmoins considérable de quatre mille morts. On pense aussi aux campagnes et aux excès de la propagande contre le nucléaire et les OGM qui, certes, méritent une attention et même une vigilance constantes, mais dont les menaces ne paraissent décidément pas aussi cataclysmiques que l'affirment les propos millénaristes de leurs détracteurs. Même si ces exagérations déforcent ceux qui les propagent, la contestation de la société et de ses normes est une nécessité et même un devoir pour la conscience de chacun. Sans la pression constante qui s'exerce sur eux, les gouvernements et les entreprises feraient n'importe quoi, et même pire. C'est pourquoi les actions souvent courageuses de tous les rebelles et des autres dissidents qui militent pour un changement de société dont les principes seraient la liberté et l'égalité plutôt que le profit et l'oppression méritent d'être soutenues et aidées par une participation effective. Mais il ne faut pas non plus refuser de voir que certaines des associations aux discours virulents ont aussi des projets autoritaires tout aussi détestables que ceux qu'elles dénoncent chez les autres.

Le pétrole et le gaz naturel restent, avec le charbon, les énergies les plus abondantes et les moins chères. Le coût élevé de l'essence et du diesel est une illusion : leur prix est d'abord constitué de 70 % de taxes. Au fur et à mesure de l'épuisement des gisements pétroliers, le coût de leurs produits dérivés va s'élever mais il permettra la mise en exploitation d'autres gisements plus difficiles d'accès. Et, en attendant la découverte ou le contrôle d'une énergie nouvelle et moins polluante, la fabrication d'essence à partir des énormes réserves de charbon pourra prendre un relais de longue durée si nécessaire. Ainsi, les voitures pourront continuer de rouler à l'essence pendant quelques siècles encore.

L'actualité met en avant les difficultés liées au prix du mazout de chauffage pour les défavorisés mais aussi, il faut le souligner, pour beaucoup d'autres personnes. Les partis politiques et les divers gouvernements dont nous sommes les victimes se livrent à des surenchères pour, à grand renfort de propagande, distribuer à des catégories de déshérités une partie de l'argent des contribuables. Personne jusqu'ici n'a mentionné les deux groupes pour lesquels le prix du mazout de chauffage est tout à fait indifférent : tout d'abord les riches pour qui le prix est comme les amendes de roulage, un grain de sable sur leur plage, et ensuite les vrais pauvres qui ne se chauffent pas du tout.

Les éoliennes sont en vogue et proposées comme source d'énergie de substitution. Avec leur prolifération, leurs inconvénients apparaissent de plus en plus : bruit et dégradation des paysages. Comme elles n'ont qu'un rendement médiocre, il faut les multiplier pour élever leur production d'électricité et, en conséquence, occuper des espaces plus importants. Même si l'électricité éolienne est propre et renouvelable, on oublie peut-être trop facilement que la construction et l'installation de ces énormes hélices consomment une quantité d'énergie fossile non négligeable. On sait que leur bilan est négatif et qu'elles se reposent lorsqu'il n'y a pas de vent. Les éoliennes sont d'abord des alibis politiques dispendieux à destination des électeurs idéalistes et amoureux de la nature. Afin d'amortir le coût exorbitant de l'électricité qu'elles produisent, elles sont lourdement subventionnées avec l'argent que l'Etat vole aux pauvres par l'impôt.

Mais, si l'espérance éolienne déçoit même ses partisans avant de rebondir peut-être à l'occasion de l'une ou l'autre avancée technologique peu probable mais possible, les biocarburants viennent à point soutenir le moral des environnementalistes. Voilà au moins un carburant propre, renouvelable, dont le cycle du CO2 est éternel : le même CO2 est rejeté dans l'atmosphère lors de la combustion et aussitôt absorbé par la plante qui servira à la fabrication du biocarburant. Malheureusement, les études les plus récentes comme celle très bien documentée de l'Université de Cornell prouvent que tout biocarburant contient toujours moins d'énergie qu'il n'en a fallu pour le fabriquer. Le litre de biocarburant sera toujours plus polluant qu'un litre de diesel. Et si le litre d'huile de Colza est meilleur marché que le litre de diesel, c'est simplement parce qu'il est moins taxé.

L'avenir de la planète est ainsi bien compromis. Le développement des sociétés modernes nécessite de plus en plus d'énergie et les compétiteurs économiques les plus agressifs utilisent tous presque exclusivement des énergies fossiles. Le CO2 s'accumule dans l'atmosphère et les climatologues nous promettent, mais sans en être tout à fait certains, des lendemains beaucoup plus chauds.

Heureusement, le protocole de Kyoto va sauver la planète du réchauffement. C'est du moins ce qui se chante sur l'air des lampions. Jusqu'ici ce n'est que du vent qui aurait pu faire tourner une éolienne. On comprend ces hésitations lorsque l'on sait que les économies d'énergie sont pénalisantes pour les industries et difficiles à supporter pour les particuliers dont le confort pourrait être compromis. Le flottement dans la mise en œuvre de Kyoto est d'autant plus compréhensible que la stabilisation ou la régression du CO2 dans l'atmosphère est incertaine et qu'elle pourrait être différée, si elle se produit, de quelques dizaines d'années et même de plus d'un siècle.

Il existe un gaz dont l'effet de serre est d'environ vingt fois plus important que le CO2. C'est le méthane de formule CH4. Il a doublé depuis le début de l'ère industrielle alors que le CO2 a augmenté d'un tiers. On pourrait penser qu'une chasse au méthane serait beaucoup plus efficace pour la planète qu'une réduction des émissions de CO2. C'est oublier que le méthane se forme principalement dans les sols marécageux où se pratique la culture du riz dans les pays du Sud alors que le CO2 est produit surtout par les pays industrialisés. Nous sommes donc fermement priés de comprendre que la pollution des pauvres est anodine et plutôt excusable tandis que celle des riches est insupportable et même criminelle. Dès lors, il convient de refermer la parenthèse, d'absoudre le CH4 et de condamner le CO2.

La situation n'est cependant pas aussi simple que les pourfendeurs du CO2 voudrait le faire croire. Les êtres humains sont complexes et ils font la différence entre leur intérêt personnel et celui de la planète. En 2003, lors de l'été caniculaire qui aurait occis quelques milliers de personnes âgées, la population a marqué clairement sa perception du réchauffement de la planète. Mais elle a tout aussi clairement indiqué qu'elle n'était pas du tout disposée à sacrifier son confort au changement climatique puisqu'elle s'est massivement équipée en climatiseurs grands producteurs de CO2.

Mais les environnementalistes restent très sûrs d'eux d'autant plus qu'ils ont l'oreille des Etats. En effet, les professeurs Nimbus qui nous prédisent des catastrophes sont aussi des fonctionnaires qui enseignent dans les universités. Or tout fonctionnaire propose toujours, lorsqu'il est consulté, un renforcement de ses propres pouvoirs et donc des interventions plus impératives de l'Etat. Lorsqu'ils exercent leur art dans une université, leur autorité est plus impérieuse encore et leurs avis ont tout de l'injonction. L'Etat a compris l'avantage qu'il peut retirer d'une science retouchée par l'idéologie. Ses mesures de coercition y trouvent une puissante justification et peuvent apparaître comme inspirées par la défense de l'intérêt général alors qu'elles servent d'abord à étendre son pouvoir.

Après la lutte contre le terrorisme qui a permis aux Etats de pousser les Droits de l'Homme vers la coulisse, après l'enregistrement des empreintes digitales et les photographies anthropométriques, après les écoutes téléphoniques et les filatures, après la pixellisation de l'iris des yeux et le collationnement de l'ADN, après la fouille corporelle intime et l'analyse des cavités du corps par les scanners, voici la défense de l'environnement et le sauvetage de la planète. L'Etat va contrôler les comportements et les modifier. Il s'arme déjà d'une nouvelle et décisive batterie de contraintes qui, au nom des générations à venir, va annihiler les dernières libertés. Le peuple sera semblable à une colonie de cloportes, tous identiques et inoffensifs, occupés seulement à pomper le miel pour l'Etat : le rêve de tous les despotes depuis deux mille ans.



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15 fructidor CCXIII.

LA BOMBE.

Ce mois d'août a marqué le soixantième anniversaire du bombardement d'Hiroshima. Le monde a commémoré l'événement de manière contradictoire et parfois équivoque.

France Culture a consacré une série d'émissions à des exposés sur les péripéties qui ont finalement abouti à la construction puis à l'utilisation de la bombe atomique. A cette occasion, les invités de France Culture n'ont pas craint de comparer le génocide des juifs par les nazis au crime de la bombe sur Hiroshima. Lorsque l'on connaît la sensibilité de la communauté juive à tout ce qui touche à la Shoah, lorsque l'on considère ses réactions indignées à la suite de l'allusion pontificale selon laquelle l'avortement serait semblable au génocide, on notera avec intérêt l'absence de riposte juive quant aux assertions de France Culture ce qui laisse présumer que, en effet, pour cette communauté, le bombardement d'Hiroshima constituerait un crime très similaire au génocide de la dernière guerre et que, par delà leur propre émotion, les juifs rejoindraient sur ce point un sentiment général. L'humanité devrait donc s'interroger sur ses responsabilités quant à l'hécatombe atomique, accepter de partager l'indignité du crime et aussi en supporter le fardeau.

Mais, c'est précisément à l'occasion de cet anniversaire que les Etats-Unis ont dépoussiéré et rénové le bombardier B-29 Enola Gay et qu'ils l'ont proposé à l'admiration des foules dans un musée. On mesure la différence de sensibilité qui, pour certains, sépare la perception de l'événement selon que l'on se trouve sur l'un ou l'autre bord de l'Atlantique.

Qu'en est-il des faits tels qu'ils nous sont connus aujourd'hui ?

Dominé par la caste des militaires sous l'autorité du dieu vivant l'empereur Hirohito, le Japon avait entrepris dès 1930 une expansion militaire en envahissant la Mandchourie d'abord puis la Chine. On se doit de rappeler que sa marche victorieuse fut ensanglantée d'atrocités innombrables dont le souvenir s'est trop vite estompé. Le Japon ambitionnait des conquêtes bien plus étendues malgré l'opposition internationale et en particulier celle des Etats-Unis qui voyaient d'un œil soucieux se rétrécir leur zone d'influence dans le Pacifique, l'Asie centrale et du sud-est.

L'attaque de Pearl Harbor avait pour but de limiter les prétentions américaines dans cette partie du monde et d'assurer au Japon une prééminence peut-être provisoire mais en tout cas incontestable. Cette domination nippone devait être confirmée six mois plus tard par l'invasion des îles Midway où les Etats-Unis, en position précaire, n'avaient que de vieux bateaux à opposer à l'armada japonaise forte de cent quatre-vingt-cinq navires et de quatre grands porte-avions modernes. On sait que, si les Américains perdirent le Yorktown dans la bataille, ils envoyèrent les quatre porte-avions japonais par le fond ainsi que leurs centaines d'avions. La partie était déjà jouée et il ne restait plus aux Etats-Unis qu'à dérouler le rouleau compresseur de leur industrie et de leur technique pour anéantir tout le potentiel militaire nippon, pour se retrouver aux portes du Japon et en mesure de l'envahir.

Mais, dans leurs sauts d'île en île pour atteindre le Japon, les Américains avaient rencontré une résistance acharnée non seulement des militaires mais aussi des civils qui, souvent réduits à une défense désespérée, choisissaient la mort en combattant à la reddition non sans infliger par leur sacrifice des pertes importantes à leurs adversaires.

Indigné par les nombreux actes odieux perpétrés par les Japonais sur des prisonniers américains, le gouvernement des Etats-Unis faisait connaître sa volonté de juger les criminels de guerre et de les pendre haut et court à commencer par le premier d'entre eux, l'empereur lui-même.

C'est à ce moment que Hirohito envoya un émissaire à Moscou pour proposer des conditions de paix : pas un seul Américain sur le sol du Japon, maintien de l'empereur dieu vivant sur son trône, jugement des responsables de la guerre par les Japonais eux-mêmes. Les alliés ripostaient le 17 juillet 1945 par l'ultimatum de Postdam : capitulation sans condition du Japon. Ce dernier rejeta aussitôt l'ultimatum dans des termes injurieux et humiliants pour les Etats-Unis et le gouvernement japonais entreprenait sur-le-champ de préparer la population à résister à une invasion. C'est ainsi que les jeunes filles étaient armées de piques en bambou et entraînées à se précipiter sur l'ennemi pour le transpercer de cette arme rudimentaire. L'avenir se présentait sous de noirs auspices pour les belligérants.

Impressionnés ou pressés d'en finir, les Américains faisaient bientôt savoir discrètement qu'ils épargneraient l'empereur à condition qu'il soit confiné après la guerre dans un rôle de simple souverain constitutionnel. Cette mesure intelligente divisait la caste militaire japonaise entre les va-t-en-guerre et l'entourage de l'empereur soucieux de sauver sa tête.

Le 5 août 1945, Hiroshima était détruite par la première bombe atomique ; le 8 août, trois millions de soviétiques envahissaient la Mandchourie ; le 9 août, Nagasaki était rasée par la deuxième bombe atomique.

Le 14 août 1945, le Japon capitulait.



Aujourd'hui, la mémoire universelle retient l'horreur atomique et son cortège de souffrances indicibles. Elle occulte la conduite épouvantable de la soldatesque japonaise pendant la guerre, comportement organisé à dessein par le pouvoir politique du mikado. Petit à petit, les Japonais sont sortis de la torpeur où leur défaite les avait plongés. Ils affichent à nouveau une suffisance qu'ils avaient dissimulée sous une façade obséquieuse dont l'enflure laissait assez deviner l'artifice. Ils ont digéré leur humiliation et lui ont trouvé des explications qui satisfont leur orgueil. Se contenteront-ils de conquêtes économiques ?


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01 frimaire CCXIII.

D.H.L.

Le transporteur de fret D.H.L., qui assure une part importante du trafic de l’aéroport de Zaventem, va donc s’envoler vers des cieux moins orageux. Leipzig succédera à Bruxelles et accueillera les milliers d’emplois supprimés dans la capitale belge.

Emmenés par Charles Picqué, le président de la Région bruxelloise, les politiciens du cru ont tout lieu d’être satisfaits : les nombreux riverains (francophones) qui n’en dormaient plus vont pouvoir ronfler tout leur soûl tandis que les travailleurs (flamands) qui perdent leur emploi allongeront la file des chômeurs. L’enjeu électoral demandait ce sacrifice que les politiciens (francophones) ont consenti d’un cœur léger, et avec d’autant plus de facilité qu’ils croient avoir réussi à refiler la patate chaude à D.H.L.

Le même problème s’est posé et se pose toujours à Liège où l’aéroport de Bierset bourdonne de l’activité nocturne d’un autre transporteur. T.N.T. décolle et atterrit au clair de lune sans égard pour les habitants des communes avoisinantes et dans l’indifférence affichée des politiciens qui ont organisé le gâchis.

Sept cent cinquante personnes ont demandé au tribunal de reconnaître leur droit au sommeil et de contraindre la Région wallonne à assumer les conséquences de ses décisions. La Justice à la botte a traité les malheureux plaignants d’affabulateurs et les a renvoyés à leurs insomnies. Les juges sont sourds : il n’entendent ni le vacarme des avions ni les plaintes des pauvres diables qui comparaissent devant eux. Mais ils sont tout ouïe lorsqu’il s’agit de satisfaire un puissant comme la Région.

La solution n’était cependant pas bien compliquée à découvrir mais elle était en effet au-delà de l’imagination de ceux qui détiennent le pouvoir. On aurait pu indiquer au transporteur, en l’occurrence T.N.T. à Liège, qu’il aurait toutes les possibilités et l’assistance de la Région wallonne pour développer ses activités à Bierset mais qu’il devrait aussi prendre ses dispositions pour que ses avions ne troublent pas la quiétude du voisinage. T.N.T. aurait alors constitué une société immobilière et racheté à un prix normal l’ensemble de la zone perturbée. Après aménagement des lieux et des abords, les terrains libérés auraient pu être revendus à des entreprises de toutes espèces indifférentes aux bruits qu’ils soient diurnes ou nocturnes mais intéressées par la proximité de l’aéroport, par l’accès aux autoroutes, par le voisinage de la ville. Toutes sortes d’autres établissements se seraient bousculés pour s’installer à cet endroit privilégié si bien situé : parcs d’attractions et cinémas, piscines et stade de sport, petits magasins et supermarchés, écoles et administrations, discothèques et bistrots, galeries commerçantes et foires, casinos et night-clubs ; la liste est infinie. L’opération immobilière de T.N.T. aurait sans doute laissé un bon bénéfice.

La conjugaison de la tranquillité nécessaire des alentours avec la sauvegarde et même la multiplication des emplois à l’aéroport ainsi que dans toute la zone aurait été réalisée sans drames sociaux pour la satisfaction de l’ensemble de la population.

Mais l’Etat s’en est mêlé. Ministres régionaux et parlementaires ont gaspillé les milliards des contribuables. Ils ont racheté des maisons et des parcelles de terrain, distribué des indemnités pour calmer les protestataires les plus hargneux, isolé des habitations, laissé les autres constructions tomber en ruine et créé un immense no man’s land de friches. Les lieux sont dévastés. Ils ont semé le mécontentement et récolté la colère.

La solution pour l’aéroport de Zaventem aurait pu être la même qu’à Liège. Mais, comme ici les avions survolent la ville au décollage, il était impensable de demander à D.H.L. d’acquérir la plus grande partie de Bruxelles. Alors qu’à Liège l’aéroport est situé à l’ouest de la ville, Zaventem est à l’est de Bruxelles. N’importe quel béotien sait cependant que sous nos latitudes les avions décollent d’est en ouest et qu’un aéroport ne peut être situé qu’à l’ouest des lieux les plus habités. Il n’en a rien été à Bruxelles où les responsables politiques ont construit l’aéroport au plus mauvais endroit avec les conséquences que l’on sait.

Bruxelles, qui se voudrait une grande métropole, multiplie décrets et règlements pour décourager et bientôt interdire le trafic de nuit sur son aéroport. Garrottée par ces oukases à courte vue, elle restera ce qu’elle veut continuer d’être : une petite ville avec un petit esprit.

Mais si Bruxelles voulait justifier sa prétention d’être la capitale de l’Europe et une vitrine pour le monde, alors elle doit prendre dès à présent ses dispositions pour accueillir nuits et jours d’abord vingt mille vols par an, puis trente mille, puis cinquante mille et plus comme doivent le faire les grands aéroports internationaux. Tôt ou tard, Bruxelles devra construire un nouvel et grand aéroport à l’ouest de l’agglomération, qui sera situé à proximité des autoroutes et sur le tracé du T.G.V., qui déridera son humeur maussade et changera ses obsessions étriquées, qui fera d’elle le pôle cosmopolite de l’Union européenne et la placera au niveau des grandes villes du monde.


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05 ventôse CCXII.

MONTREZ  CE  VOILE…

Conte oriental.

>À mes nombreux amis anarchistes, aux tolérants et aux autres.

Il était une fois, dans un pays lointain, un petit garçon aux grands yeux noirs. Il avait six ans et il travaillait douze heures par jour à nouer des tapis dans un sombre atelier très poussiéreux.

Survinrent des anarchistes qui venaient du pays de la liberté. Ils voyageaient de par le monde pour étudier les normes sociales et les systèmes d'oppression des contrées qu'ils traversaient.

Ils aperçurent le petit garçon qui nouait des tapis. Ils s'approchèrent et lui demandèrent :

- Petit garçon aux grands yeux noirs, ne préférerais-tu pas jouer avec tes petits camarades plutôt que de nouer des tapis dans ce sombre atelier très poussiéreux ?

- Non ! Je préfère nouer des tapis ! répondit le petit garçon qui avait bien appris sa leçon.

Même si, au premier abord, les anarchistes furent un peu surpris par la réponse qu'on leur faisait, ils restèrent confiants dans leurs facultés d'analyse. Ils savaient de longue date que la dialectique élève l'esprit vers les cimes tandis que la précipitation obscurcit la pensée. Ils s'arrêtèrent donc pour réfléchir. Après quelques jours de palabre, ils triomphèrent enfin de leurs contradictions en démontrant que l'intelligence doit être subordonnée à la tolérance, que celle-ci vient du cœur tandis que celle-là suinte d'un nerf vil, que la liberté est propre à la personne et qu'elle peut prendre des formes singulières selon les tempéraments et les cultures, que le sentiment perçoit des vérités que l'esprit ne peut appréhender. En conséquence, ils décrétèrent qu'il convient toujours de respecter l'opinion de l'autre même, et surtout, quand on ne la comprend pas. Et ils louèrent la profonde sagesse de ce pays qui donnait aux petits garçons de six ans la liberté de travailler douze heures par jour à nouer des tapis dans de sombres ateliers très poussiéreux.

* * *

De retour dans le pays de la liberté, les anarchistes remarquèrent bientôt que des jeunes filles allaient à l'école la tête couverte d'un voile disgracieux.

Alors que, de tradition immémoriale, les jeunes filles en fleurs au bord de l'adolescence rivalisent de ruses pour séduire les garçons qui bourdonnent autour d'elles, qu'elles ornent leurs corps juvéniles de bracelets et de bijoux pour mieux les attirer, qu'elles habillent leur jeunesse des couleurs du printemps, les anarchistes observaient curieusement que certaines allaient sans goût, dissimulant sous un voile disgracieux ce que les autres s'ingéniaient à montrer.

Ils s'approchèrent de l'une d'entre elles et lui demandèrent :

- Jolie jeune fille, ne préférerais-tu pas aller à l'école en souriant aux garçons de ton âge dans des atours attrayants plutôt que d'aller la tête couverte de ce voile disgracieux ?

- Non ! Je préfère être une sainte nitouche et aller à l'école la tête couverte de ce voile disgracieux ! répondit la jolie jeune fille qui avait bien appris sa leçon.

Même si, au premier abord, les anarchistes furent un peu surpris par la réponse qu'on leur faisait, ils restèrent confiants dans leurs facultés d'analyse. Ils s'arrêtèrent pour réfléchir afin de décider en connaissance de cause. Ils savaient déjà que l'intelligence doit être subordonnée à la tolérance et c'est pourquoi leur palabre ne dura que quelques heures. Ils conclurent donc rapidement que, comme le berger porte l'agneau tremblant au passage d'un ruisseau torrentueux, la tolérance assiste et fortifie l'intelligence lorsqu'elle doute devant un obstacle redoutable. Ils en déduisirent logiquement qu'il convient toujours de respecter l'opinion de l'autre même, et surtout, quand on ne la comprend pas. Et ils louèrent la profonde sagesse de leur pays qui donnait aux jeunes filles en fleurs la liberté d'être des saintes nitouches et d'aller à l'école la tête couverte d'un voile disgracieux.

* * *

Quelques années plus tard, toutes les filles du pays de la liberté durent aller à l'école la tête couverte d'un voile disgracieux. Quant aux petits garçons, ils travaillaient tous douze heures par jour à nouer des tapis dans de sombres ateliers très poussiéreux.

De leur côté, les anarchistes ne disaient rien. Ils ne disaient plus rien depuis qu'on leur avait coupé la langue.


P.S. Bon Ramadan à tous.


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06 nivôse CCXII.

CACHEZ  CE  VOILE...

Symbole de l’intolérance religieuse, le voile de l’Internationale Islamiste va-t-il conquérir l’Europe ?

La question du voile a été mal posée jusqu’ici. C’est pourquoi elle a reçu une foule de réponses dont la plupart sont dénuées de sens et ne font que compliquer et passionner le débat à la grande satisfaction des barbus embusqués. Le terrorisme est multiforme. Il ne se limite pas à des attentats spectaculaires et sanglants. Le prosélytisme dont il est porteur s'étend aussi et depuis longtemps aux convictions les plus intimes.

L'Europe occidentale a ses us et coutumes dont beaucoup sont hérités du christianisme. Une imprégnation séculaire a rendu les signes chrétiens triviaux, parfois énervants mais le plus souvent insignifiants et négligeables. Dans le passé, ils ont été le prétexte à des affrontements passionnés mais aussi graveleux ou comiques dont les rebondissements attendus provoquaient ou la colère ou le sourire. Il faut convenir aujourd'hui que la quasi disparition du catholicisme et de son influence sur les consciences ne confère plus à ses signes extérieurs qu'une valeur folklorique, de nostalgie chez certains, d'indifférence chez les autres. Mettre la chrétienté grabataire et gallicane sur le même plan que l'islamisme conquérant et allogène est une faute. Le signe de la croix s'éloigne et disparaît dans les brumes de l'histoire. Il n'inspire plus ni trouble ni crainte.

Par contre, le voile est une marque de domination. Les islamistes qui téléguident les gamines voilées n'ont aucune intention pacifique. Ils ne veulent surtout pas intégrer, associer, acclimater leur symbole plus politique que religieux à la civilisation occidentale. Ils veulent l'imposer, contraindre la société à le subir. Cette prémisse accomplie, ils poursuivront leur conquête. Ils bâtiront un État religieux sur les débris d'un État décadent et autrefois laïc.

Déjà, d'autres revendications apparaissent ici et là comme des bulles à la surface d'une eau de plus en plus bouillante : lieux de prière dans les hôpitaux, piscines réservées, dispenses des cours de gymnastique et de biologie, transports en commun spécifiques… L'apartheid grimace aux coins des rues où, le soir, la jeunesse barbue fait la police. La perméabilité de la société aux sectes favorise toutes les dérives et multiplie interdits et obligations : carême et ramadan, casher et règles alimentaires, excision et circoncision, sabbat et assomption, voile, kappa et calotte, jeûne et abstinence. Tout est bon pour embrigader et habituer à servir, à obéir, à craindre, à se soumettre.

Les anarchistes n'ont de sympathie ni pour la religion ni pour la laïcité. Et ils refusent la contrainte, celle de l'État et de ses lois, celle du capitalisme et des patrons, et celle des islamistes et de leur foulard. La solution du problème n'est vraiment pas difficile dès lors que les données sont clairement exposées.

Mais certains s'ingénient à compliquer le débat avec des arguments spécieux. Le Conseil d'État d'abord dont la dérobade est un modèle d'hypocrisie et d'encouragement aux interprétations les plus éthérées, aux interpolations les plus subtiles, aux analyses les plus byzantines. Les craintifs et les pusillanimes ensuite dont les éternels et faux bons sentiments entraînent toujours reculades et abandons.

Le libre arbitre, l'humanisme, la liberté de conscience et un ramassis de valeurs dévoyées et mal assimilées sont appelés en renfort pour justifier une résignation dégradante, une capitulation méprisable, une démission infâmante. On entend sans cesse : "Il faut être tolérant…". Et les points de suspension en disent plus qu'un long discours. Il convient de les traduire avec clarté : "Il faut être tolérant avec l'intolérance". La peur du loup pousse les moutons à chercher refuge dans une fuite humiliante qu'ils ont le front de présenter comme une vertu, comme une marque de modération et d'intelligence.

Même certains anarchistes ou soi-disant, ceux-là sans doute qui naguère appelaient à voter Chirac au deuxième tour de la présidentielle, font chorus et bêlent avec le troupeau : "Je suis tolérant… Je suis tolérant… Je suis tolérant… Je rampe aux pieds des islamistes… Je pose ma tête sur le billot". Cette volupté de l'esclave s'avilissant devant le maître, ce plaisir malsain de se soumettre, cette manière de patauger dans le caniveau, de jouir de sa déchéance et de sa lâcheté, témoigne de la dégénérescence d'une civilisation qui engendra la liberté et l'égalité.


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01 libertides CCXI.

ROSA  LUXEMBOURG

L'odyssée spartakiste est injustement méconnue. Parce que ses idées et son action la plaçaient en marge des thèses officielles et souvent même en opposition avec la pratique marxiste, Rosa Luxembourg a été poussée vers la coulisse et oubliée dans un recoin de l'histoire.

Issue d'une famille juive aisée, Rosa Luxembourg est née en 1871 à Zarnosc en Pologne sous occupation russe. Elle commence de brillantes études à Varsovie qu'elle doit interrompre précipitamment pour se réfugier en Suisse afin d'échapper aux poursuites que ses activités révolutionnaires ont entraînées. Après un doctorat en économie politique à l'université de Zurich, elle rentre en Pologne où elle s'oppose aux socialistes qui font de l'indépendance leur revendication principale alors qu'elle veut unifier les prolétaires polonais et russes pour renverser le capitalisme et l'autocratie tsariste. S'expatriant à nouveau et prenant la nationalité allemande, elle adhère au parti social-démocrate mais refuse bientôt les thèses réformistes de Berstein pour défendre le principe d'un marxisme révolutionnaire intransigeant. Elle constate avec colère l'installation du parti et des syndicats dans la société bourgeoise ; elle est déçue par l'évolution des mutuelles, des coopératives et des journaux, tous acquis à l'intégration et à la collaboration de classe, à l'acceptation du capitalisme.

En 1914, alors que les parlementaires sociaux-démocrates allemands mais aussi les socialistes des autres pays européens votent les crédits de guerre et exaltent les vertus patriotiques, elle restera farouchement internationaliste. Avec Karl Liebknecht, elle dénoncera le caractère impérialiste du conflit ce qui lui vaudra de passer la plus grande partie de la guerre en prison. En 1916, avec les dissidents socialistes allemands, elle fondera le mouvement spartakiste dont les options antimilitaristes et révolutionnaires le désigneront à la persécution.

D'abord enthousiasmée par la révolution russe de 1917, elle s'opposera rapidement à Lénine qui préfère un parti bien structuré de militants disciplinés aux improvisations de la grève de masse. De même des pratiques de Trotski et des autres dirigeants bolcheviks dont elle dénoncera l'autoritarisme et les contraintes imposées par la bureaucratie inhumaine qu'ils ont mise en place.

Affamé par le blocus et humilié par la défaite, le peuple allemand se soulève en janvier 1919. L'insurrection spartakiste sera sauvagement réprimée par les sociaux-démocrates alors qu'ils auraient dû en prendre la tête. Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht seront arrêtés et tués à coups de crosse. Jetés dans le Landwehrkanal à Berlin, les corps seront retrouvés trois mois plus tard.

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Journaliste, polémiste et écrivain de talent, Rosa Luxembourg a produit une œuvre considérable. Mais elle est surtout connue pour sa théorie de la "grève de masse".

Pour instaurer le socialisme, la controverse passionnait le landerneau socialiste où les ténors donnaient de la voix : soit le réformisme et l'action parlementaire, soit la révolution et la grève de masse proche de la grève générale chère aux anarchistes, à Fernand Pélloutier et son anarcho-syndicalisme. Rosa Luxembourg est une théoricienne et une adepte convaincue de la grève de masse qui, selon les socialistes de l'entre-deux-siècles, devait déboucher sur la révolution et le changement de société. Elle la décrit dans un style personnel et coloré : "Tantôt elle se répand comme une vaste marée sur tout l'empire, tantôt elle se fractionne en un gigantesque réseau de ruisseaux étroits ; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Elle est la pulsion vivante de la révolution et en même temps son plus puissant ressort…".

Son opposition au réformisme et son penchant pour l'action révolutionnaire auraient pu la rapprocher des anarchistes mais son marxisme butté l'a conduite à privilégier le rôle d'une élite intelligente destinée à exercer le pouvoir, à gouverner et émanciper une classe laborieuse ignorante. Un tel considérant l'écarte absolument de l'égalitarisme anarchiste même si elle a stigmatisé les unanimités fabriquées et les applaudissements laudateurs ratifiant les résolutions présentées aux soviets par la douzaine d'hommes ambitieux qui dirigeaient le gouvernement à Moscou. Les hasards de l'histoire et son destin tragique lui auront au moins épargné de voir son souvenir flétri par les excès que cause toujours l'exercice du pouvoir.

Conforme à la pensée de Marx et Engels, sa contribution ne sera cependant pas reconnue par les dirigeants du mouvement communiste. Lénine constatera dans une épitaphe acide : "Ce fut un aigle malgré ses erreurs". D'une éthique sévère, trop idéaliste et pas assez pragmatique pour les doctrinaires soviétiques, elle ne figure pas au Panthéon du socialisme au même niveau que les monstres sacrés ou sanglants du marxisme historique, pas plus qu'elle n'a trouvé grâce aux yeux des anarchistes antiautoritaires et égalitaires.

Critiquée et reléguée dans un rôle subalterne avant d'être finalement écartée de la scène et ensevelie dans la fosse commune des espérances socialistes, par son talent, sa sincérité et son martyre, Rosa Luxembourg aurait mérité un sort moins cruel.


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10 fructidor CCXI.

WILLY  DEMAYER

Homme imposant par le tour de taille, le bourgmestre de Liège Willy demayer ne mérite qu'une minuscule au début de son patronyme tant est étroit le bulbe rachidien où s'élabore la politique de la ville. Confondant la longueur de son ceinturon avec la circonférence de son crâne, Willy-le-Penseur n'a rien trouvé de plus intelligent que d'interdire le 4 juillet après-midi le concert rock des anarchistes prévu pour le 5. Nul doute que ce faisant, le stratège de la Violette comptait torpiller la soirée festive, priver les nombreux amateurs de leurs harmonies favorites tout en asséchant les finances des organisateurs. On sait que le stratagème de Willy-le-Tordu a été partiellement déjoué et que le concert a néanmoins eu lieu.

Depuis des lustres, les socialos ont fait main basse sur la ville avec leurs portefaix catholiques toujours alléchés par les os que les maîtres des lieux leur jettent sous la table.

Naguère, un choix fut offert à la ville : soit gérer elle-même les pensions du personnel communal, soit remettre cette gestion au gouvernement fédéral. Le collège des bourgmestre et échevins choisit évidemment d'administrer lui-même ces pensions avec pour objectif proclamé de réaliser pour la ville les plantureux bénéfices que l'Etat voulait faire à ses dépens. Aujourd'hui, la ville est aux abois et incapable de supporter la charge des pensions de son personnel. Elle ploie sous les milliards de dettes. Le pactole s'est envolé malgré la gestion experte de Willy-le-Financier au point que le gouvernement fédéral assailli de S.O.S. envisage d'envoyer un commissaire spécial au secours du Titanic liégeois pour obvier aux incompétences du capitaine Willy-le-Naufrageur.

Les socialistes se sont toujours complus dans les opérations immobilières. Certains mauvais esprits y voient l'origine de l'enrichissement sans cause visible de nombreux mandataires. Il reste que le collège décida un beau jour de raser le centre de la ville, le quartier de la place Saint-Lambert, cœur historique de la cité. Le trou immense, béant, démesuré, insondable, mystérieux et presque redoutable par ses dimensions colossales devint célèbre. Il le resta pendant trente ans. Car le collège avait oublié les raisons des destructions et il ne parvenait pas à s'entendre sur le sort à réserver au trou. Les Liégeois pataugèrent ainsi pendant trente années au milieu de décombres semblables à ceux que laissaient derrière eux les bombardiers anglo-américains au retour de leurs raids meurtriers sur les villes allemandes. La différence réside dans la reconstruction rapide des villes sinistrées par la guerre opposée à la persistance des ruines liégeoises.

Aux confins du quartier d'Outremeuse s'élevait le grand hôpital de Bavière bien connu de tous. Victime du temps qui passe mais surtout de la frénésie destructrice des politiciens socialistes toujours prompts à manier la pioche, l'hôpital fut rasé à son tour. Le trou, aussi grand que le précédent, aussi sinistre et désert sauf les rats, devait être rapidement comblé par quelques merveilles architecturales à l'exemple des réalisations soviétiques chères au cœur de tout bon socialiste. On attend depuis quinze ans au bord du trou.

Finalement, Willy-le-Bâtisseur recouvrit la place Saint-Lambert d'une dalle de béton et de pavés, solution utilisée depuis l'antiquité dans toutes les villes du monde mais que Willy-le-Cérébral mis trente ans à découvrir. Au haut de la place s'élève le château des princes-évêques transformé en palais de justice. La majesté du lieu convient admirablement à l'administration d'une justice de classe qui néanmoins se sent à l'étroit sous les vastes voûtes séculaires bordant les jardins privés des magistrats tout à côté de corridors sans fins ouvrant sur des baies ogivales et sur des salles profondes et mystérieuses où le petit se sent minuscule et déjà condamné. Willy-le-Grand-Architecte utilisera donc toute la partie gauche du trou Saint-Lambert pour y construire les annexes monumentales du palais de justice et les casemates de la police. L'endroit, un peu à l'écart de l'affluence piétonne, est d'ores et déjà assuré de devenir un coupe-gorge le soir venu lorsque les juges auront terminé de punir et les policiers de sévir. La partie droite du trou n'est toujours pas affectée mais les plans de Willy-le-Magnifique laissent peu de doute quant au gâchis en préparation.

Il y a quelques années, Willy-le-Démagogue avait convié la population liégeoise à choisir par référendum une petite fontaine à ériger sur un côté de la place. Une douzaine de projets étaient en concours. Le public choisit une fontaine et Willy-le-Démocrate en construisit une autre. Une rumeur persistante et maligne continue de sous-entendre que les relations entre artiste et collège sont les meilleurs critères pour juger de la qualité d'une oeuvre.

Le site de la place Saint-Lambert est cependant magnifique. Depuis la façade du palais des princes-évêques, le terre-plein descend en pente douce vers les magasins qui s'étalent à ses pieds. La déclivité est d'une dizaine de mètres et l'étendue paraît sans limite. Au milieu de la place, on aurait pu construire une superbe et impressionnante fontaine agrémentée de cascatelles joyeuses et vivantes encadrées d'un jardin parfumé, de parterres de fleurs et de verdure, une carte postale colorée et pittoresque, symbole sans pareil pour la ville de Liège. On sait que le lieu est aujourd'hui coiffé d'une dalle impersonnelle, déserte et sans vie. Sur la partie gauche du trou, à l'endroit des sinistres annexes du palais de justice, on aurait pu refaire le magnifique jardin Notger dont le dessin et l'harmonie ciselaient un joyau au centre de la ville. Quant au palais de justice et à ses annexes, le trou de Bavière était tout désigné pour les abriter à condition de réserver tous les rez-de-chaussée à des commerces et à l'animation du quartier qui a perdu presque tous ses attraits depuis tant d'années. Les étages seraient abandonnés à la justice injuste des nantis, aux magistrats corrompus et aux avocats marrons. Ce serait comme un souvenir des rats grouillant actuellement sur les immondices qui empuantissent les alentours. Quant au palais des princes-évêques, débarrassé de la pollution judiciaire, il serait avantageusement mis en valeur et transformé en mégamusée. Les touristes y retrouveraient les qualités liégeoises d'accueil et de convivialité, vertus aujourd'hui ensevelies comme dans une tombe sous la dalle de la place Saint-Lambert.

Voilà donc un court portrait de l'homme qui, après avoir dévasté la ville, s'en prend aux anarchistes. D'autres avant lui s'y sont essayés. Ils n'ont pas eu à s'en vanter. L'agression délibérée de ce barbare témoigne de la médiocrité du monde politique incapable de sortir de son schéma répressif, de sa crainte de la culture alternative et de ceux qui refusent la servitude et l'ordre bourgeois dont il est l'expression.


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02 messidor CCXI.

PROJETS  DE  SOCIÉTÉ

Héritier de la famille libérale, le Mouvement Réformateur revendique ce qu’il est sans complexe. Il propose un modèle de société où la hiérarchie est la règle, le pouvoir étant dévolu au mérite de la naissance, de la fortune ou de la chance. Les réformes annoncées dans son intitulé concernent les mesures à imposer pour maintenir les inégalités naturelles ou acquises, pour qu’il y ait suffisamment de pauvres pour payer l’impôt, assez de moineaux pour le festin des éperviers.

>LES  CHRÉTIENS

Le cynisme réformateur, qui a au moins le mérite de la clarté, prend une forme plus subtile lorsqu’on examine les propositions démocrates-chrétiennes. Liée à tous les pouvoirs, la religion chrétienne promet le paradis dans un monde meilleur à tous ceux qui auront cru en ses vérités et mené une vie exemplaire d’allégeance et de soumission aux autorités qu’elle reconnaît et désigne à la dévotion du peuple : les princes de l’Église, le roi ou la république selon les temps et les lieux. A l’époque glorieuse de son hégémonie, les inégalités sociales étaient des bénédictions qui donnaient aux défavorisés l’occasion d’accumuler des mérites par la souffrance et ainsi d’accéder plus facilement que les nantis à l’égalité des saints après la mort. À l’origine, les fidèles étaient convaincus par les prédications, mais ensuite, avec l’habitude du pouvoir qui ne souffre pas les exceptions, la rédemption est vite devenue une obligation, le bois mort étant brûlé pour l’exemple mais aussi pour permettre aux impies d’assurer leur salut.

Avec la déglingue de la religion et les progrès du scepticisme, l’utopie chrétienne s’est délitée et a dû céder le pas au réalisme. Et comme son idéal terrestre et élitiste n’est guère différent de celui des conservateurs, la Démocratie Chrétienne a rejoint les Réformateurs libéraux avec lesquels elle fait corps désormais à défaut peut-être de leur avoir vendu son âme.

>LES  SOCIALISTES

Heureusement pour beaucoup, le parti socialiste était le dépositaire d’une vision historique et scientifique du devenir humain. Marx avait suivi la flèche du temps et démontré en quelques milliers de pages solidement charpentées qu’après les sociétés patriarcale, féodale et bourgeoise, surviendrait inévitablement la dictature du prolétariat et le socialisme sous la direction du parti des travailleurs. Il avait même continué sur sa lancée et annoncé le paradis de la société communiste. Gravée dans l’avenir comme des hiéroglyphes sur la pierre de Rosette, cette évolution des sociétés était restée mystérieuse et inexpliquée jusque-là. Elle attendait l’avènement d’un génial Champollion pour la décrypter à la lumière de la science historique. Mais depuis lors, le vent a tourné et l’Histoire s’est alignée sur des évidences plus actuelles. Elle a perdu la foi dans le vecteur marxiste du temps ou plutôt elle a ramené sa prétention dans des limites plus modestes. L’avenir n’est écrit nulle part, même pas dans le Capital. L’Histoire est la conséquence de drames imprévisibles, d’inventions surprenantes, du surgissement d’hommes exceptionnels ou de coïncidences singulières. Elle échappe à toute prévision et n’a pour règle que l’incertitude. La disparition des prolétaires dans les sociétés modernes et la paupérisation des démocraties populaires ont ruiné la vision marxiste du monde et avec elle ses multiples avatars qu’ils soient soviétiques, trotskistes, maoïstes, castristes ou autres.

Mais Marx avait su se rallier les intellectuels en constatant que dans les temps lointains, et dès le rassemblement des hommes en tribus, la nécessité d'une organisation sociale s'est spontanément affirmée et, comme le principal souci était la sécurité, certains individus doués se sont imposés, d'abord comme chefs de guerre puis comme dirigeants naturels sans que leur hégémonie n'enlève rien au caractère démocratique de la société. Au contraire, soutient Marx, l'attribution de positions dominantes aux personnes les plus aptes à les remplir est un gage de démocratie et d'efficacité dont tous profitent. Cette brèche dans l’égalité de liberté des êtres humains qui reproduit la hiérarchie capitaliste en plaçant de proche en proche des individus plus et moins doués aux postes clés de la société a été surexploitée par les socialistes de tous poils qui se sont tous découverts des dons de direction. Ainsi, depuis l’effondrement de l’utopie marxiste, orphelins du Père mais toujours aussi ambitieux, les dirigeants socialistes se sont eux aussi facilement convertis au Réformisme libéral qu’ils ont rallié en chantant l’Internationale sous les ovations de leurs nombreux militants.

>LES  ÉCOLOS

Il y a une vingtaine d’années, entraîné par le foisonnement des idées progressistes, le mouvement écologiste naissant conquérait l’esprit et le cœur de cette partie de l’opinion affamée d’herbe tendre et d’éthique. Les écolos allaient rénover les pratiques politiques et épurer l’eau, l’air et l’administration. Rapidement recyclés en parti politique, les Verts entraient au parlement les bras chargés de fleurs et de certitudes. Ils voulaient convaincre au lieu de contraindre. Leur élan les conduisit bientôt jusqu’au banc du gouvernement où ils s’installèrent presque naturellement. Le monde attendait le retour de l’Eden mythique et l’éclosion d’un printemps perpétuel.

La déception fut à la mesure de l’espérance.

« Faire de la politique autrement », ce fut contraindre plus fermement et négliger de convaincre plus résolument. Les ministres écolos chaussèrent incontinent les pantoufles de leurs prédécesseurs et s’empressèrent de réglementer et de légiférer, d’interdire et de prohiber, d’astreindre et d’imposer. Ainsi, ils décidèrent de soumettre à prescription médicale le sirop pour la toux mais vendirent aussi des mitrailleuses au Népal. Ils voulurent légaliser le cannabis tout en interdisant la publicité pour le tabac. Ils augmentèrent le montant des amendes et diminuèrent les places de parking. Ils internèrent les malheureux dans des centres fermés et la jeunesse dans des prisons. Ils dosèrent la quantité de fluor dans les dentifrices et limitèrent la largeur des sentiers forestiers. Ils autorisèrent le chameau comme animal de compagnie mais proscrivirent la girafe. Les sanctions pleuvaient et l’écologie dansait le tango avec l’utopie. Les feuilles de l’automne et les libertés mortes se ramassèrent à la pelle sous les strapontins des écolos cramponnés à leurs portefeuilles. La participation au gouvernement les avait corrompus et métamorphosés en Réformateurs libéraux de l’espèce la plus détestable parce que la plus avide de pouvoir.

>LES  LIBERTAIRES

Les réunions du G8 sont l’occasion pour les nantis de montrer au monde leurs plumes et leurs griffes : la puissance pour dominer, l’argent pour corrompre et le mépris pour humilier. Alentour de leurs agapes, la rue bourdonne de slogans et se colore de banderoles barbouillées. Aux provocations organisées par les gouvernements pour rassurer le capital sur leur capacité à circonscrire les incendies populaires répondent l’exaspération et la colère des manifestants assaillis. Les libertaires agitent leurs drapeaux rouges sous les naseaux fumants de leurs adversaires caparaçonnés tandis que les journalistes filment les charges brutales, les bavures, le sang s’il coule avant d’enregistrer le commentaire d’Attac toujours au premier rang pour l’interview à défaut d’être en première ligne pour l’affrontement.

Après avoir vilipendé le capitalisme dont les gouvernements sont l’instrument, les libertaires reprennent leur souffle et ravaudent leurs drapeaux rouges avant de défiler à nouveau mais cette fois pour défendre ces mêmes gouvernements capitalistes et leurs monopoles d’État qualifiés de services publics parce que leurs déficits et gaspillages sont financés avec l’argent des pauvres. Hier, l’État personnifiait le capitalisme exploiteur et devait être détruit, et aujourd’hui, ce même État est un bienfaiteur qui doit être protégé et respecté. Ces libertaires girouettes sont noirs les jours pairs et rouges les jours impairs, à moins que ce ne soit le contraire.

C’est que, s’il est mort et enterré depuis longtemps, le marxisme léniniste ou trotskiste a fait des petits parmi les fonctionnaires dialecticiens et nostalgiques de l’Economie planifiée. Issus principalement de l’enseignement, plus habitués à occuper les tribunes et à écrire dans les journaux qu’à bosser dans les ateliers, ces petits profs donneurs de leçons se sont découverts libertaires et experts en anarchie. Du haut de leurs tréteaux, ils dissertent longuement sur les états d’âme des travailleurs, défendent avec ferveur les privilèges régaliens des fonctionnaires avant d’annoncer la fin du monde par le CO2 et les OGM mais en promettant néanmoins la rédemption à tous ceux qui les suivraient. Et ils décident tout à trac la suppression de l’argent, du salariat, de la propriété et même du travail, sans oublier éventuellement la musique rock voire aussi le whisky Pure Malt puisque ces prophètes amalgament volontiers leurs propres phobies à leurs exécrations. Mais tout cela sans référence à l’État providentiellement oublié sinon absous. Ils n’expliquent pas comment leur jus de cerveau prendra forme dans la société d’aujourd’hui, quelle autorité imposera leurs utopies ni combien de prisons ils construiront pour rééduquer et enfermer ceux qui refuseront d’entrer dans leur paradis. Ils rêvent tout haut et se voient déjà occuper le siège de l’oppresseur qu’ils auront renversé. Alors que la Révolution anarchiste a pour devoir d’anéantir tous les pouvoirs et d’instaurer une société sans classe, ces penseurs en sont à dérouler des fils de fer barbelé et à ériger des miradors.

Ces Nouveaux Oppresseurs ne sont que des agents de l’État déguisés en anarchistes. Ils flottent dans des vêtements trop grands pour eux. Mais ils se sont assis à notre table sans y avoir été invités. Et ces écornifleurs crachent dans la soupe. Ils voteront et appelleront à voter pour l’État capitaliste et Réformateur libéral comme ils ont naguère voté et appelé à voter pour Chirac.

>LES  ANARCHISTES

Les anarchistes sont des révolutionnaires parce qu’ils refuseront toujours de pactiser avec l’autorité. Les anarchistes sont anticapitalistes parce qu’ils sont égalitaires.

L’anarchie repose sur son principe : « tous les êtres humains sont égaux en liberté ». Ceci signifie que tous les êtres humains possèdent la même part de liberté, indivisible et intransmissible comme l’intelligence, elle aussi indivisible et intransmissible. Tout pouvoir est une usurpation car il établit une inégalité entre la liberté de l’oppresseur qui contraint et la liberté de l’opprimé qui doit obéir. Et toute autorité est aussi et d’abord une inégalité. Si la supériorité d’un seul est reconnue, alors l’inégalité des êtres humains est admise et la hiérarchie capitaliste de la société bourgeoise est légitime. Car il n’y a pas de petite ni de grande inégalité de liberté. La liberté est ou n’est pas. Les êtres humains sont égaux ou alors certains sont des maîtres et les autres sont leurs esclaves. C’est pourquoi toute autorité est coupable et doit être anéantie par tous les moyens et d’abord par la Révolution anarchiste.

L’État est toujours l’expression des nantis et l’instrument du grand capital. L’État s’est réservé le monopole de la violence qu’il utilise pour contraindre à l’obéissance et à la soumission. L’État est au capitalisme ce que le couteau est au boucher : un instrument indispensable et irremplaçable. Sans État, il n’y aurait pas de capitalisme.

Que resterait-il des possédants, des multinationales et des profiteurs sans la police, les prisons, les armées et les juges ?

Le capitalisme, c’est l’État.

C’est pour cela que dans une société de liberté, dans une société anarchiste, aucune obligation, aucune contrainte, que ce soit la propriété ou l’argent, le travail ou le salariat, une expression culturelle ou une forme quelconque de pensée, ne saurait être imposée ni interdite au peuple par personne. Toute oppression physique ou morale se heurterait aussitôt à la Révolution antiautoritaire.

Les annales attestent et les innocents par milliers témoignent encore tous les jours que la Révolution anarchiste, dans ses manifestations les plus extrêmes, n’a jamais atteint la violence qu’utilisent ses ennemis pour l’abattre.

Dans un monde unipolaire résigné à accepter et à promouvoir un capitalisme inhumain sous l’autorité du plus fort, les anarchistes restent seuls autour du drapeau noir pour défendre la liberté, l’égalité et la solidarité.


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03 prairial CCXI.

FUMEES  SUR  LE  TABAC

Réunie à Genève, la Conférence de l'O.M.S. sur le Tabac a donné l'occasion à la foule des politiciens et spécialistes présents d’adopter une convention-cadre contre le tabagisme qui n’entrera toutefois en application qu’après sa ratification par 40 Etats sur ses 192 membres. Il s’agit de renforcer les législations pour mieux encadrer l’industrie du tabac et lui imposer une série de mesures souvent vexatoires comme l’interdiction de toute publicité ou l’obligation de réserver une partie importante de la surface des paquets de cigarettes à des avertissements contre l’usage du tabac. Les gesticulations des irresponsables officiels ressemblent à une simple obsession puisqu'ils refusent de publier les résultats ou les prévisions de leurs mesures. On soupçonne toutefois qu'elles sont tout à fait inopérantes. Elles seraient seulement destinées à rassurer la partie de l'opinion réfractaire au tabac et à lui présenter les politiciens sous leur profil le plus avantageux.

>L'ARGENT-ROI.

Il n’y a guère, le parlement européen avait aussi décidé de renforcer ses mesures antitabac en prescrivant aux fabricants de réserver le quart de la surface des paquets de cigarettes à des avertissements explicites pour inciter les fumeurs à renoncer à leur plaisir favori. La mobilisation du pouvoir politique se confirme ainsi et se manifeste en particulier par des effets d'annonce et des dépenses de propagande pour promouvoir l'image des politiciens et accessoirement du tabac. Car présenter le tabac comme jadis le fruit défendu est presqu'une provocation. Dieu lui-même avait utilisé le procédé dans le Paradis terrestre et il avait dû convenir de l'échec de sa campagne. Adam et Eve s'étaient empressés de bafouer l'intelligence divine en croquant la pomme sans manifester le moindre regret par la suite, au contraire.

Le moment semble venu de faire un point provisoire sur toutes ces mesures désordonnées décidées par les parlementaires de tous poils mais aux rémunérations de 25.000 euros par mois minimum.

Le parlement européen, après des jours de session et de palabres, d'occupation du petit écran et de rédaction d'une multitude de documents, n'avait pas révélé combien de cigarettes ne seraient pas fumées à la suite de la lecture des inscriptions sur les paquets. Les politiciens jouent à se tromper eux-mêmes en s'imaginant que leurs avertissements imprimés vont éveiller des sentiments d'horreur, de honte et de dégoût chez les fumeurs et que les paquets de cigarettes vont se retrouver dans les poubelles.

Mais le battage orchestré autour du tabac est pain béni pour les cigarettiers car plus on parle de leur commerce mieux celui-ci se développe et moins il provoque de peur. La crainte est inspirée par l'inconnu. Un danger affronté quotidiennement, même aussi périlleux que l'usage de la voiture par exemple, devient négligeable avec l'habitude. On n'y pense même plus malgré les hécatombes. Plus l'image du tabac pénètre les mentalités, moins il apparaît comme redoutable. Mieux encore, si le tabac est décrié par le pouvoir politique, instruite par l'expérience, l'opinion peut à bon droit soupçonner qu'il présente des avantages dissimulés. Les subventions à la culture du tabac ne viennent-elle pas soutenir une production dont l'Etat capitaliste partage les bénéfices avec les cigarettiers ? Les milliards des taxes perçues sur la vente des produits liés au tabac ne justifient-ils pas ces subventions ? Ces milliards dépassent de loin le coût des maladies provoquées par un usage excessif de la cigarette et les décès prématurés font économiser des sommes encore plus considérables à l'Office des pensions. La démarche de l'Etat capitaliste apparaît ainsi comme hypocrite, comme un prétexte pour augmenter le prix des cigarettes et non pas pour en diminuer la consommation. Pour que sa campagne devienne crédible, le pouvoir politique devrait s'engager à consacrer les sommes récoltées grâce au tabac à de vrais projets éthiques comme le développement des pays du Sud par exemple. Il n'en est rien. D'une part, le pouvoir politique, dans le but de lisser son image dans l'opinion, interdit la publicité sur le tabac et organise une campagne discutable et coûteuse pour dénoncer les cigarettiers dont il est le complice et, d'autre part, il perçoit les milliards du crime qu'il vient de dénoncer et qu'il encourage par ses subventions à la culture du tabac.

Le nerf de la guerre n’est jamais oublié. L'argent est un maître. S'il domine, rassemble, unit, mobilise et transcende les volontés et les ambitions, il pervertit aussi et corrompt sûrement les consciences. Depuis qu'il s'écrit en chiffres d'or sur la bandelette des paquets de cigarettes, l'argent soutient la pensée et le coeur de tous les orateurs antitabac. Il est à leurs discours comme la plume est à l'oiseau ou l'écaille au poisson. Il leur colle à la peau. Comment augmenter les taxes et les impôts sans effaroucher l'opinion, sans trahir le mobile du crime ? La santé publique, le bien-être général, le confort du corps et la clairvoyance de l'esprit seront les étendards de la croisade. La cigarette au prix du caviar sera le poison des nantis ou, plus subtil encore, un poison de riche pour tous. Plus le prix de la cigarette sera élevé, plus le peuple sera heureux. Plus il paiera pour son plaisir, plus celui-ci lui sera précieux. Et plus on vendra de cigarettes. Déjà, le prix du paquet plane à l'altitude des éperviers et, bientôt, il prendra son essor vers la stratosphère loin au-dessus des fumées et des oxydes, parmi les rares molécules d'ozone et les fréons. Il sera l'alibi toujours plus élevé des politiciens et de leur boulimie. Il sera, et est déjà, le responsable de la nouvelle criminalité.

>LA  PIEUVRE  S'EN  MÊLE.

Car les nostalgiques de la prohibition, de Palerme à Chicago, ont reçu le message cinq sur cinq. Des cargaisons entières de cigarettes arrivent dans les ports européens. Elles ont été achetées au prix de gros et hors taxes aux cigarettiers américains pour le compte de sociétés respectables auxquelles il ne manque aucun papier timbré. Elles transitent vers les Balkans d'où elles repartent en catimini vers l'Italie puis à travers toute l'Europe. Les bénéfices sont gigantesques. Bientôt, un tiers des cigarettes consommées recevront l'estampille de la mafia. Les gabelous et les douaniers sont débordés. Plus ils saisissent de tabac et plus il leur en passe sous le nez. Malgré les renforts et la multiplication des contrôles, la vague rompt tous les barrages et inonde l'Europe entière. Les Etats se sont émus, non pour la morale mise à mal par la contrebande, mais pour les pertes d'impôts. Alors que les rentrées devaient accompagner la montée du prix, elles peinent dans l'escalier quand il a pris l'ascenseur. L'impôt a tué l'impôt selon l'adage bien connu et maintes fois vérifié. Les responsables sont désignés du doigt. On s'attendait à voir les politiciens européens, inconscients et incompétents, cloués au pilori, mais ce furent les cigarettiers américains qui furent ensevelis sous des tombereaux d'opprobres et traités de suppôts de l'emphysème. Ils vendraient sans vergogne leurs tabacs cancérigènes à des loups-garous déguisés en bergères. La Commission européenne a déjà menacé de casser le cendrier si les fumeurs continuaient à échapper à l'impôt. Elle a même déposé une farde de plaintes devant la Justice civile américaine. On lui souhaite beaucoup de science et de patience car l'Etat américain a pour principe de protéger les profits de ses multinationales. Il vient d’ailleurs de renvoyer la Commission à ses études en se déclarant incompétent pour traiter les problèmes que l’Union européenne ne parvient pas à résoudre. La Commission n'est pas au bout de ses plaidoiries.

Mais les mafiosi en costumes trois pièces et aux feutres à larges bords ne sont pas seulement des virtuoses de la mitraillette à chargeur camembert, ce sont aussi des hommes d'affaire avisés. Rompus à tous les trafics, ils savent gouverner et prévoir. Déjà, en Extrême Orient, dans les forêts vierges à côté des champs de pavots s'étendent des plantations de tabac. Bientôt sans doute, sous des marques contrefaites, fleuriront des cigarettes aux goûts exotiques. Après les blondes américaines, les parfums orientaux. Le contrebandier aura toujours une cigarette d'avance sur le douanier.

>LE  PRÉTEXTE  SANTÉ.

Dans cette affaire fumeuse dominée par les gros sous, l'Etat capitaliste médite un nouvel attentat contre la liberté tout en garnissant son gousset. Les moyens de s'empoisonner sont légions. Ils ne sont pas tous connus et le tabac est seulement l'un d'entre eux. De nouveaux produits délétères apparaissent quotidiennement sur les pages des journaux comme des champignons vénéneux dans la rosée des prés. Depuis le beurre et les graisses, le café et l'alcool, les listérias et les salmonelles, les benzènes et les goudrons, sans parler de la vache folle, des poulets dioxines, des moutons dingos et maintenant de la peste dans les poulaillers et les porcheries, la litanie s'égrène comme autant de malédictions. Elle s'allonge même avec les progrès des instruments de mesure et la sarabande des scientifiques autour de leurs fourneaux à neutrons et autres marmites à quanta. Boire ou manger ou respirer devient plus périlleux de jour en jour. Qu'a fait l'Etat pour préserver la population de la vache folle, par exemple ? Pour complaire au lobby britannique, le bifteck anglais a été réintroduit sur le continent sans l'assurance qu'il ne contient pas le prion mortel, alors même que le boeuf prétendument indemne peut être porteur du germe assoupi. Le principe de précaution a été remplacé par le risque prémédité. Combien vont-ils se réveiller atteint de la danse de Saint-Guy dans dix ou vingt ans ? Personne ne peut les compter aujourd'hui. Après un bon repas entre amis, après le châteaubriant à la sauce aux truffes, pour chasser la vision de la vache folle et calmer un stress compréhensible, rien ne surpasse le bien-être d'une cigarette digestive accompagnée d'un vieil armagnac. Le plaisir et la convivialité de la cigarette sont d'ailleurs identiques lorsque le repas est un boulet frites salade terminé par un fond de mirabelle. L'Etat cynique et sadique veut supprimer ce petit amusement démocratique et traditionnel en gâchant par le prix le plaisir de fumer une cigarette. Seuls les riches pourront encore pleinement en jouir. Les moins favorisés devront choisir entre la mirabelle et la cigarette. Ou ils seront contraints de faire la fortune des contrebandiers.

>L'ÉTAT  LIBERTICIDE.

Les dangers du tabac sont mieux connus que ceux de la vache folle. On choisit son plaisir et on accepte le risque, les fumeurs comme les gourmets. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui et chacun est le souverain de lui-même. Fumer ne nuit pas à autrui, pas plus que consommer une drogue quelconque, alcool ou autres. Dans leur délire de tout contrôler, parce qu'ils se croient d'une autre essence, parce qu'ils sont corrompus par le pouvoir et par l'argent, parce qu'ils sont pervers et qu'ils ont la folie de nuire, les politiciens pratiquent la contrainte avec volupté. Tout doit plier devant leur volonté. Chacun doit conformer son comportement à leurs normes. Ils imposent ici le col Mao, là le pas de l'oie, ailleurs l'obligation de voter, de porter la carte SIS sur soi ou de coiffer un casque lorsqu'on roule à moto. Ils décrètent des milliers de lois pour enchaîner le peuple, pour l'empêcher de se révolter, pour le soumettre, mais aussi pour le simple plaisir de nuire. On le ressent en particulier dans de petites humiliations comme l'obligation du port de la ceinture de sécurité par exemple, mesure purement vexatoire car rouler sans la boucler ne nuit pas à autrui. Mais il faut ancrer dans l'esprit du peuple que l'Etat commande, que la liberté est un leurre et que l'alternative est d'obéir ou d'être puni. Si certains cherchent leur plaisir dans la fumée d'une cigarette, les politiciens trouvent leur jouissance dans la suppression des libertés individuelles.

Mais le plus étrange dans le feuilleton à rebondissements du tabac est survenu outre Atlantique. Des malades du tabac accusent les cigarettiers d'avoir mis sur le marché des produits dangereux auxquels ils n'ont pu se soustraire ni éviter de tomber en leur pouvoir. Ces gens-là ne croient plus en leur liberté.


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17 germinal 211.

CAPITALISME  D’ÉTAT  ET  CAPITALISME  BOURGEOIS

Après l’omnipotence divine, le césarisme des rois, la tyrannie de l’aristocratie, l’absolutisme de la république bourgeoise et la sanctification du travail, voici la sacralisation de l’État.

Depuis la conversion au réformisme des maîtres à penser du socialisme, l’État est le tabernacle où le peuple est adoré. Alors que les nantis renforcent sans cesse leur emprise sur la société, qu’ils ont colonisé l’État avec un cynisme de patron, qu’ils se repaissent des dépouilles du peuple qu’ils volent par l’impôt, les partis démocrassiques à la botte occupent le terrain, calment les exaltés, récompensent leurs dévots, punissent les impies. Le peuple s’incarne dans la personne des représentants. La liberté défigurée trône au haut des tribunes du parlement. La pommade du docteur Miracle a encore prouvé son efficacité : l’État, c’est le peuple.

Depuis cette Révélation, les entreprises sont perçues comme destinées à appartenir au peuple, à l’État. Mais ce dernier n’a d’autre ambition que d’exercer le pouvoir, d’en jouir, de le conserver. Pour cela, comme il est au sommet, tout changement ne peut qu’être une menace. La politique de l’État est donc le statu quo. L’immobilisme garantit la stabilité de son pouvoir absolu. De même de ses entreprises qui sont toujours en situation de monopole et dont il justifie l’inefficacité par le nombre et la sécurité des emplois qu’il assure. Sur cette lancée, l’État est compris comme une propriété collective et les entreprises comme des pourvoyeuses d’emplois.

L’ancien régime tenait le peuple par la religion, par l’œil de Dieu fixé sur tous les actes, par le caprice du Tout-Puissant qui punissait mais récompensait aussi. L’État veille de même sur le peuple par la Sécurité Sociale, par ses entreprises et monopoles, par des allocations et autres miettes. Mais comme Dieu avant lui, il est prompt à sévir contre les mécréants qui ne peuvent qu’être des ennemis du peuple dont il est, lui, la personnification.

Cette constatation ne date pas d’aujourd’hui. On lisait déjà dans Umanità Nova du 6 août 1920, extrait repris dans Alternative Libertaire de décembre 2002 : « Pour justifier son existence et faire qu’on le supporte, l’État, organe de domination et d’oppression, doit faire quelque chose, ou faire semblant de faire quelque chose pour les dominés. Et le meilleur moyen qu’il a imaginé est de faire dépendre les intérêts des gouvernés de la permanence et de la stabilité de l’État ».

À l’étroit dans le cadre des États traditionnels, les nantis ont bombé le torse et fait éclater les vieilles entravent des frontières. Ils veulent un espace vital à leur mesure et ils ont créé de toutes pièces un Super État : l’Europe du capital et du profit. Comme aucun monopole ne s’est penché sur les fonts baptismaux du nouveau-né, il convenait de lui ouvrir les mêmes possibilités que celles réservées jusqu’ici aux anciens États appelés à disparaître dans l’ombre de cette nouvelle cathédrale du peuple. En attendant la constitution des super monopoles européens dont le capitalisme prépare l’avènement, les frontières doivent s’ouvrir et les petits monopoles actuels doivent être soumis à la concurrence de leurs congénères des autres États. Les capitalistes vont se manger entre eux sous le regard indifférent des anarchistes qui n’ont rien à faire dans ce panier de crabes. L’A.G.C.S. organisera le passage douloureux de l’économie subsidiée aux oligopoles des riches, mais on remarquera que, contrairement aux slogans médiatiques, la Commission européenne n’impose aucune privatisation mais seulement la logique de l’abaissement des frontières : la fin des subventions.

Menacés d’être dévorés par des prédateurs encore plus affamés qu’eux, la camarilla des politiciens monopoleurs a réagi. Les caves se sont rebiffés. Ils ont battu le rappel de leurs fidèles, accapareurs et profiteurs, et les ont lancés dans la rue. Bientôt, par monts et par vaux dans l’espace européen, de longs cortèges se sont déployés où, bras dessus bras dessous, syndicalistes et parlementaires, capitalistes d’État et autres, bureaucrates mais aussi libertaires, se sont retrouvés pour défendre les nantis, leurs représentants et l’État béatifié dans ses œuvres.

Confondus sous les mêmes emblèmes, sous la même idéologie, anarcho-bolcheviks et anarcho-capitalistes ont défilé et agité leurs drapeaux rouges sous l’œil approbateur des parlementaires. Un État plus puissant –et donc plus policier– garantit la liberté du peuple, assurent ces libertaires emmenés par leurs gourous. Ces derniers, marxistes jusqu’au fond des baskets, ces curés du nouveau culte, plus imprécateurs que prédicateurs, ces barbouzes honteux qui fleurissent et se fanent comme genêts au printemps ont en commun la soif du pouvoir dont une gouttelette les sortirait enfin du caniveau où croupit leur ambition. Du haut de leur trahison, ils pourraient alors regarder la foule de moins bas, avoir peut-être leur nom dans le journal, être même au premier rang pour la photo : satisfactions misérables, deniers de Judas. Capitalisme d’État et capitalisme bourgeois, où est la différence ? C’est bonnet blanc et blanc bonnet, comme le répétait à tous propos l’un des leurs en d’autres temps.

Mais faut-il le rappeler encore ? Pour les anarchistes révolutionnaires, anticapitalistes et antiautoritaires, les monopoles d’État et les entreprises doivent être socialisés dans des mutuelles autogérées.


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02 pluviôse 211.

Avec « l’Empire du Mal » de R. Reagan et « le combat du Bien contre le Mal » ou « les forces du Mal » de G. Bush, certains mots connaissent une fortune soudaine d’abord parce qu’ils sont indéfinis mais ensuite et surtout parce qu’ils se prêtent à des annexions qui les détournent de leur sens véritable.

LE  BIEN  ET  LE  MAL.

La notion de Bien et de Mal ne va pas de soi. L’antiquité n’en avait pas connaissance ; elle n’en avait même aucun pressentiment. Les anciens croyaient aux dieux qu’il fallait se concilier et dont les manifestations parfois redoutables s’exprimaient dans les phénomènes naturels et dans les péripéties plus ou moins favorables de l’existence. Si les rois et autres souverains ou potentats étaient des dieux immortels dont la mort n’était qu’une apparence masquant en réalité le passage vers un monde éternel, le commun de l’humanité naissait, vivait dans la soumission aux fantaisies des divinités puis s’anéantissait pour toujours.

Rédigée en grec et écrite à Alexandrie pour la première fois au deuxième siècle avant J(ules)-C(ésar), la Bible ne déroge pas à la règle mais on est presque surpris de lire dans la Genèse qu’un arbre donnait à celui qui mangerait son fruit le pouvoir de distinguer le Bien du Mal, science délicate et difficile car sujette à d’infinies variations selon les cultures et les époques.

Mais le reste du Pentateuque ignore tout de la curieuse et surprenante métaphore de la Genèse. Il insiste longuement sur la faveur divine promise à ceux qui vivrait dans la Sagesse et bannirait l’Iniquité, termes utilisés pour qualifier et séparer les actions louables de celles qui ne le sont pas. La grâce la plus recherchée, la plus enviée et la plus visible accordée par Dieu à ses serviteurs les plus fidèles était, à défaut de les accueillir dans la félicité d’un séjour éternel réservé à Dieu seul, de leur consentir une longue vie avant l’anéantissement inévitable. De Noé à Mathusalem, les patriarches ont en effet bénéficié de la faveur insigne de vivre quelques siècles. Mais l’Alliance conclue avec Abraham ne dépassait pas l’existence terrestre.

Travail considérable, la rédaction du corpus biblique fut partagée entre les deux grandes écoles hébraïques de l’époque : celles d’Alexandrie et de Babylone.

Or, au sixième siècle avant J.-C., la Palestine était peuplée de tribus nomades qui allaient et venaient entre les pierres et le sable du désert cherchant de maigres pâturages pour y faire brouter leurs troupeaux de moutons et de quelques bovins. Parmi ces groupes errants, les Hébreux se distinguaient par leurs mœurs et leur religion. Certains d’entre eux se sédentarisèrent à Jérusalem et y construisirent un temple de pierre et de bois qu’ils dotèrent de présents dont quelques-uns, malgré la pauvreté générale, étaient sortis des mains des meilleurs artisans, ciselés dans l’or et garnis de pierres précieuses. La région jouissait d’une paix relative car les deux grandes nations vivant sur ses frontières, l’Egypte et la Mésopotamie, négligeaient ses cailloux et son dénuement. La nouvelle de la construction du temple et l’existence de son trésor ne tardèrent pas à venir aux oreilles de Nabuchodonosor, roi de Babylone, qui entreprit aussitôt une expédition avant d’être devancé par un autre qui aurait eu la même idée. L’armée mède ne fit qu’une bouchée des bédouins hébreux. Et, après s’être emparé du trésor et avoir incendié le temple, Nabuchodonosor s’en retourna chez lui avec son armée, son butin et quelques milliers d’esclaves qu’il avait raflé au passage.

Une cinquantaine d’années plus tard, en -538, la Mésopotamie fut a son tour la proie d’un conquérant. Le Perse Cyrus II entra à Babylone, annexa le pays à son empire, délivra les Hébreux et les autorisa à rentrer en Palestine ce qui lui valut le titre flatteur de Messie dont la Bible l’a honoré. La plupart des Hébreux choisirent cependant de rester à Babylone car les douceurs des jardins suspendus ont plus d’attraits que les sels de la Mer Morte ou les mirages brûlants de Sodome et Gomorrhe.

Cependant, Cyrus avait amené dans son chariot un livre très ancien : l’Avesta qui ne le cède en rien à la Bible et dont l’auteur, Zoroastre, est le génial inventeur du Bien et du Mal. Ce Zoroastre, dont Platon s’inspira et qui est plus connu sous le nom de Zarathoustra depuis que Nietzsche l’a popularisé, a influencé le monde bien plus qu’un Moïse par exemple dont l’existence historique est aujourd’hui à peu près abandonnée.

« Le Bien mérite une récompense et le Mal entraîne un châtiment » dit Zoroastre. Cet apophtegme se heurte aussitôt à une objection. S’il y avait un intérêt à faire le Bien plutôt que le Mal, tout le monde ferait le Bien. Mais comme on observe que le Bien est souvent pénalisé et le Mal récompensé, les anciens n’avaient pas cru devoir approfondir la question et se contentaient de termes plus généraux comme la Sagesse et l’Iniquité qui n’impliquaient aucune conséquence. Leur seule préoccupation était d’être agréable aux dieux pour éviter la punition que ces derniers ne manquaient jamais d’infliger au blasphémateur ou à l’impie. Mais la vie quotidienne offre tous les jours des spectacles consternants : un trafiquant s’est enrichi en volant ses voisins, en assassinant ses concurrents, en violant, dévalisant, torturant, pillant, escroquant ; il habite dans des châteaux, s’offre des yachts, des voitures de luxe, des serviteurs et tout ce qui se fait de mieux et de meilleur ; il réussit tout ce qu’il entreprend, il vit dans l’opulence entouré de l’affection des siens ; il reste en bonne santé et finit par mourir centenaire… Non loin de là, un pauvre homme travaille comme une bête pour nourrir sa famille ; il rend service à ses voisins, donne le peu qu’il a, est un modèle pour tous. Mais son dénuement ne lui permet d’habiter qu’une cabane de bois délabrée ; sa femme meurt bientôt d’une pneumonie et son enfant est victime d’un accident qui le laisse estropié ; il contracte lui-même une maladie qui le couvre de pustules et il meurt rapidement dans une misère complète. Cet exemple est à peine exagéré. Il pourrait être multiplié à l’infini. Par on ne sait quelle fatalité, l’histoire de l’humanité abonde en situations révoltantes où le Mal prospère et où le Bien est sanctionné.

« Non, dit Zoroastre, une impossibilité aussi morale que physique empêche de punir le Bien et de récompenser le Mal. L’instinct et la raison, pour une fois en accord complet, refusent qu’il puisse en être ainsi. L’eau ne remonte pas vers sa source ! Le Bien doit être et est récompensé ! Le Mal doit être et est châtié ! Si, insulte au cœur et à l’intelligence, il ne devait pas en être ainsi, l’or se changerait en plomb, le papillon se transformerait en chenille et l’homme ne serait qu’un être sans cause. Non ! tout acte porte en lui ses conséquences ici-bas ou ailleurs. S’il ne trouve pas sa juste contrepartie en ce monde, il l’obtiendra plus tard, après la mort. Tout sera examiné, pesé sur une balance en fil de soie d’araignée et chacun récoltera ce qu’il aura semé : les bons jouiront d’une félicité sans bornes ; ils flâneront dans des jardins emplis de fleurs odorantes, de plantes et d’arbres aux ombrages frais et agréables ; ils mangeront les plats les plus délicats et boiront les breuvages les plus généreux ; ils seront servis par les femmes les plus belles et les plus caressantes. Quant aux mauvais, ils brûleront dans les flammes de l’enfer ; ils subiront mille tortures par le fer rougi et le plomb fondu ; ils seront tenaillés par la faim qu’il ne pourront assouvir et la soif qu’ils ne pourront étancher. Ainsi chacun recevra le salaire exact de toute sa vie. »

Bien que portée par le prestige des Perses mais desservie par sa nouveauté, la doctrine zoroastrienne fut d’abord accueillie avec méfiance et scepticisme par la communauté hébraïque de Babylone. Cependant, un examen attentif de ses arguments ne laissa pas les docteurs de la loi indifférents. Jusqu’ici, les Hébreux avaient compris l’Alliance comme un gage de victoires terrestres. Ils s’étaient imaginés conquérant le monde derrière un Messie triomphant. Nabuchodonosor les avaient ramenés à leur vraie dimension. Une relecture de la doctrine s’imposait à l’évidence. La promesse de l’Alliance pouvait s’accomplir non pas ici-bas dans ce monde imparfait et cruel où les Hébreux sont soumis à des épreuves sans nombre mais dans un royaume éternel dont l’exil avait permis la révélation et qui comblerait de bienfaits les Justes respectueux de la loi.

Petit à petit, empruntés à la mythologie locale comme la légende de Gilgamesh et le déluge, de nouveaux éléments furent introduits dans la doctrine biblique aux côtés du Bien et du Mal. Les deux grandes écoles hébraïques s’opposaient : les Saducéens restaient attachés aux anciens préceptes, à l’anéantissement par la mort et au triomphe final et terrestre du Messie ; les Pharisiens soutenus d’abord par les Esséniens et plus tard par les Chrétiens, croyaient en une eschatologie apocalyptique, à l’existence de l’âme, en la résurrection des corps et au Jugement dernier.

Ainsi, partis de Perse et de Mésopotamie, le Bien et le Mal envahissaient le monde méditerranéen par la Palestine et progressaient de siècle en siècle. Ils finissaient par recouvrir tout l’Occident et presque à le symboliser. Après la destruction du nouveau temple par Titus en 70 et la dispersion des Juifs, les Pharisiens restèrent les seuls gardiens du dogme judaïque et de la survie des Justes. Ils représentent aujourd’hui la presque totalité de la communauté juive mondiale malgré une timide mais brutale résurgence des Saducéens ces dernières années en Israël.

A l’heure où les médias entonnent des chants guerriers et appellent à la croisade du Bien contre les forces du Mal, il conviendrait peut-être de rappeler les implications de cette doctrine manipulée et confisquée par les puissants, détournée de sa signification et devenue dangereuse, au nom de laquelle tant de despotismes et de religions, en un mot tant d’absolutismes ont tyrannisé et asservi les peuples au cours des temps : si le Bien et le Mal existent, alors la réalité de l’âme immortelle est irréfragable. Et inversément.


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16 frimaire 211.

L'IMPOT  C'EST  LE  VOL !

En Belgique, l’impôt foncier était payé par le locataire. A la réception de l’avis de l’Administration fiscale, le propriétaire adressait une copie du document à son locataire et l’invitait à lui rembourser l’impôt. Après quelques dizaines d’années de ce régime, des parlementaires s’avisèrent que l’impôt foncier est une charge du propriétaire et non pas du locataire. Ils firent voter une loi qui contraint le propriétaire à payer l’impôt et lui interdit de le répercuter sur son locataire. Aussitôt, les loyers de tous les immeubles du pays furent augmentés du montant de l’impôt foncier. Les locataires continuent donc de le payer.

Ce système universel de report de l’impôt sur le moins nanti est inhérent à la structure hiérarchique de l’Etat. Cette iniquité avait déjà été dénoncée par Ravachol qui aurait fait la leçon à la plupart des économistes contemporains et à beaucoup de professeurs à l’université : «  Si l’on impose le propriétaire, il augmentera ses loyers et par ce fait se sera arrangé à faire supporter à ceux qui souffrent la nouvelle charge qu’on lui imposerait ».

Lorsqu’un pauvre achète un pain, il paie la T.V.A. et toutes les charges sociales et les impôts de la chaîne des intermédiaires dont les prestations, de l’agriculteur au boulanger en passant par les transporteurs et tous les autres intervenants, aboutissent à la mise sur le marché du pain dont il fera son festin. Quand le gouvernement augmente les impôts de l’un de ces intermédiaires, du meunier par exemple, le prix de la farine est adapté en proportion et répercuté tout au long de la chaîne jusqu’au consommateur final. Et c’est le pauvre qui est au bout du bout qui paiera la majoration de l’impôt sur la farine en achetant son pain. Mais les pauvres ne sont pas les seuls à manger du pain. Lorsqu’un fabricant de chaussures par exemple achète un pain et qu’il constate que le prix est majoré en raison d’un impôt payé à l’un des maillons de la chaîne, en concertation avec ses collègues marchands de chaussures, il augmentera le prix de ses fabrications pour compenser le surprix qu’il a dû payer. Mais lorsque le pauvre achètera une paire de chaussures, il devra payer un prix plus élevé pour neutraliser l’augmentation du prix du pain payé par le fabricant. Et si un entrepreneur en plomberie achète un pain ou une paire de chaussures, il s’apercevra que les prix ont augmenté et il adaptera à son tour le prix de ses prestations.

Il reste à espérer que le pauvre, qui ne peut jamais répercuter l’impôt qu’il paie pour les autres, n’aura pas à faire réparer une fuite d’eau car il paiera encore une fois l’impôt d’un autre.

Ainsi, dans un système étatique quel qu’il soit, l’impôt est toujours répercuté par le plus nanti sur celui que le hasard a placé plus bas sur l’échelle sociale. D’échelon en échelon, l’impôt descend jusqu’au sol ou se situe le pauvre qui sera le seul à payer sans pouvoir rien répercuter sur le suivant. La boule de neige grossit et dévale la pente pour aboutir sur le pauvre qu’elle écrase sans rémission.

Chaque centime tombé dans l’escarcelle de l’Etat a été volé aux pauvres par ce procédé. Et comme l’Etat agit toujours en situation de monopole dans tout ce qu’il entreprend, ce fait a pour conséquence que tout ce qu’il gouverne est miné dès avant l’entame par l’incompétence des politiciens et des fonctionnaires, par des gaspillages sans fin et des prébendes, car rien n’est trop beau ni trop cher lorsqu’on n’a pas de responsabilité, pas d’obligation de résultat et qu’on n’a aucun compte à rendre. Il suffit de puiser mais il faut néanmoins veiller à ce qu’il y ait suffisamment de pauvres avant d’écoper.

Les « élus » construisent des palais et s’y installent. Luxe et volupté, ils voyagent dans des avions privés et descendent dans les suites des hôtels les plus somptueux. Ils se rétribuent et augmentent eux-mêmes leurs émoluments en s’attribuant des liasses de millions filoutés. Ils entretiennent leur cour et subsidient leurs amis. Ils mènent une vie de milliardaires avec l’argent qu’ils ont volé aux pauvres. Le train de vie de l’Etat est tout semblable à celui des féodaux et des aristocrates de l’Ancien Régime. Sous toutes les latitudes ou dans l’histoire, aucun Etat n’y échappe.

Quant aux fameux « services publics » dont on nous rebat les oreilles du matin jusqu’au soir à grand renfort de miroirs aux alouettes, ils sont toujours en lourde perte puisque, serinent les médias, le profit est un vice et le déficit une vertu. En réalité, il s’agit d’entreprises de type soviétique qui souffrent des mêmes tares et endurent les mêmes abus que leurs consoeurs en faillite de la défunte U.R.S.S. Comme les lapins en Australie, les entreprises et les organismes d’Etat se sont multipliés au point que personne ne peut les dénombrer. Mais chacun de ces nids douillets engraisse des politiciens et des fonctionnaires bien dodus et bien protégés. En occultant les gaspillages, les incompétences, les rentes de situation et tutti quanti, on dissimule surtout que ces gouffres à milliards sont exclusivement financés et renfloués par les pauvres qui paient plus que ce qu’ils en retirent au profit des riches qui ne paient pas ce qu’ils en prélèvent. Par exemple, les pauvres ont payé l’infrastructure du T.G.V. et supportent une partie du prix des tickets des nantis pour un moyen de transport qu’ils n’utiliseront jamais. On en dira autant de la poste qui est surtout utilisée par les entreprises mais dont le déficit chronique est épongé avec l’argent des pauvres. Fleuron de la bannière socialiste et réformiste, la Sécurité Sociale est entièrement financée par les petits qui, en encaissant un maigre remboursement au guichet de leur mutuelle, oublient que par ailleurs ils ont payé la médecine des riches qui, comme chacun sait, n’a jamais été celle des pauvres. Les pauvres paient leurs propres soins et ceux des riches. Ils en meurent avant les riches.

Hold-up sur la petite épargne qui lui permet de rembourser ses dettes en monnaie de singe, l’inflation est pilotée par le gouvernement en modulant plus ou moins les prélèvements. Une baisse des impôts relance la consommation par la diminution des prix qu’elle induit et une augmentation de la pression fiscale absorbe une partie du pouvoir d’achat et freine la consommation comme le montre la majoration des taxes sur le tabac qui n’est qu’un exemple parmi une multitude d’autres. La règle est intangible : tout produit, marchandise ou prestation contient l’impôt et celui-ci est toujours répercuté sur le suivant. Seul le pauvre paiera l’impôt parce qu’il n’a pas de suivant.

Dans le système hiérarchique et capitaliste étatique, l’étude de la fiscalité permet de donner une définition objective du pauvre : à l’exclusion du fonctionnaire qui est un oppresseur, le pauvre est celui qui ne peut pas faire payer son impôt par un autre.


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19 brumaire 211.

CRIMINALISATION  DE  LA  LIBERTE.

Ces derniers mois, les palais de justice ont fait passer le goût de l'indépendance à quelques gagne-petit accusés de s'être rebellés contre la pauvreté et l'exploitation capitaliste ; les prétoires ont résonné d'envolées passionnées et contemplé les effets de manches des corbeaux à jabot attachés à réprimer la dissidence et à criminaliser la liberté.

L'affaire des 13 de Clabecq a ouvert le ban et caricaturé les procédés antisociaux actuellement à la mode. La lutte des travailleurs abandonnés à un sort misérable a déplu aux dominants qui se partagent le pouvoir. Si les délégués syndicaux sont désignés par les travailleurs, ils sont révoqués par l'appareil dès qu'ils se montrent rétifs. Les bonzes du syndicat acceptent ou refusent les décisions des travailleurs et, en l'occurrence, ils avaient décidé d'exclure les délégués combatifs, de les jeter aux chiens, de les abandonner à la sanction de la justice de classe et de débarrasser l'horizon syndical de la bande à D'Orazio. Le Président du tribunal a mené les débats sans faiblesse, rabrouant et malmenant les accusés d'une voix de stentor, stigmatisant la lutte ouvrière et s'apitoyant d'abord sur le sort de l'homme aux yeux bleus puis sur les pauvres policiers défaits en rase campagne et contraints à une retraite ignominieuse par le bulldozer des manifestants. Mais, au moment où la paille des cachots s'apprêtait à recevoir les condamnés, le glaive de la justice fut arrêté par une succession d'événements presque providentiels. Après l'Autriche et l'Italie, le populisme grimaçait en France puis aux Pays-Bas et enfin au Danemark. Par un verdict impitoyable annoncé déjà dans une presse complaisante, le pouvoir allait-il pousser les travailleurs dans les bras de l'extrême-droite ? Le gouvernement balançait entre sa vengeance et sa sécurité. Finalement le Président, qui jusque-là tranchait d'un ton dur et ferme, annonça en chevrotant qu'il suspendait le prononcé, qu'il renvoyait les accusés à leur pauvreté et les nantis à leur tranquillité. Une procédure de quatre années se terminait en points de suspension...

Le procès des trois anarchistes allemands est lui aussi venu à échéance et s'est terminé devant le tribunal correctionnel de Bruxelles. Etrangers aux incidents qui ont accompagné la dislocation de la manifestation du D14 à Tours et Taxis, les trois jeunes Allemands ont été interpellés alors qu'ils s'en retournaient paisiblement vers leur lieu d'hébergement. Brutalisés, plaqués au sol et menottés, ils ont été incarcérés avant d'être traînés devant le tribunal. Rien ne pouvait leur être reproché. L'accusation reposait entièrement sur des rapports unilatéraux et des témoignages de policiers dont les déclarations à géométrie variable s'adaptaient aux évolutions de la procédure et au déroulement du procès. Le Président du tribunal a même refusé d'entendre une déclaration des inculpés Niels, Benjamin et Marek essentielle pour leur défense. C'est que la sérénité de la justice s'est effacée devant la volonté du pouvoir de faire des exemples en prévision des sommets européens qui se dérouleront dorénavant principalement à Bruxelles. Cette affaire minuscule et inconsistante, sans proportion avec les réquisitions impitoyables et les incriminations féroces retenues dans l'affaire de Clabecq n'a pas connu la même conclusion. La souris a accouché d'une montagne. Les trois anarchistes innocents ont été condamnés à un an de prison, avec un sursis probatoire il est vrai. Mais la disproportion entre les faits et la peine, entre des actes graves accomplis par des travailleurs en colère et l'action présumée d'anarchistes animés par un idéal de liberté est trop évidente pour ne pas être dénoncée. Le pouvoir n'a pas hésité à absoudre ceux-là et à sauvagement punir ceux-ci ; car il sait que les conflits du travail sont ponctuels et qu'ils s'éteignent un à un sans propagation dangereuse ; car il sait aussi que le danger pour les nantis viendra des anarchistes et de leur idéal de liberté. Il convenait donc de frapper fort et pour l'exemple. Les indociles doivent être avertis que la pensée unique veille sur la correction des convictions et surtout sur leur expression qui ne saurait dépasser la ligne droite tracée par les chevaux de frise.

Décidément plus prompte à réprimer la révolte sociale qu'à s'occuper des criminels en pantalons rayés et cigares Corona, la justice a découvert un nouveau délinquant à mettre hors d'état de nuire. On se rappellera qu'à l'occasion de la manifestation des anarchistes du 15 décembre dernier, une affiche imprimée annonçait l'événement. D'une facture neutre, l'affiche se distinguait surtout par sa banalité et un manque d'imagination peu en rapport avec l'exubérante fantaisie et les facultés d'invention des anarchistes généralement mieux inspirés. Un petit clin d'oeil historique s'adressait aux initiés et mentionnait Emma Goldman comme éditeur responsable. Mais la CNT française veillait et elle insistait beaucoup pour que tout se déroule dans la plus parfaite légalité et le respect des règlements. Notre ami Rana accepta donc de substituer son nom à celui d'Emma Goldman et d'effacer ainsi malgré lui la seule molécule d'intelligence de cette affiche décidément mal née.

Il eut bientôt tout le loisir de méditer sur les grands effets que peuvent produire de petites causes.

Ce fameux samedi 15 décembre, alors que la CNT refusait de manifester avec les anarchistes et rejoignait une procession de réformistes et de parlementaires, le défilé des noirs recouvrait les rues de ses milliers de participants. Sur le parcours, provocation ou inconscience, quelques voitures Mercedes étaient garées le long des trottoirs. Elles payèrent de petits dégâts l'insolence de leurs propriétaires. Des journaux bien informés comme Alternative Libertaire par exemple, affirmèrent aussitôt que ces luxueuses limousines étaient la propriété des pauvres des banlieues et que les déprédations qu'elles avaient subies aggravaient les épreuves des déshérités et des défavorisés. On était un peu surpris d'apprendre que la Mercedes est la voiture du pauvre comme le cervelas est sans doute le festin du riche. Mais, comme ces véhicules de grand luxe sont couverts par de dispendieuses assurances omniums que seuls les pauvres des banlieues peuvent se payer, les sociétés d'assurances lancèrent la toute nouvelle et non moins luxueuse police fédérale aux trousses des casseurs. Un pandore particulièrement intelligent découvrit bientôt un nom écrit en petits caractères au bas d'une affiche. Le crime était signé. Rana entrait dans la galerie des grands bandits anarchistes aux côtés d'Emile Henry et de Ravachol.

Les papiers timbrés s'entassèrent bientôt dans sa boîte aux lettres. Les assureurs lui réclamaient des sommes mirobolantes en tant que responsable, instigateur et sans doute auteur des destructions subies par les véhicules dont on ne dissimulait plus ni la valeur ni le niveau de fortune des propriétaires. Mais la sarabande des assureurs n'était que les zakouskis du plat principal que préparaient les chefs de la police. De convocations en interrogatoires, d'intimidations en menaces, d'enquêtes en assignations, Rana fut maintes fois retourné sur le gril mais il s'est montré coriace et plutôt dur à cuire.

Les assureurs et la police continuent d'éplucher l'affiche et tentent encore de lui faire dire ce qui n'est pas écrit mais en vain. Une invitation à manifester n'est que l'exercice d'un droit naturel et nullement un appel à baguenauder hors des chemins balisés. D'ailleurs, la manifestation était étroitement surveillée. Le ministre de l'Intérieur a reconnu à la télévision que des agents de la sûreté déguisés avec tatouages et attirail punk avaient pris place dans le cortège pour le contrôler et intervenir si nécessaire. Les dégâts occasionnés aux rutilantes voitures ont été perpétrés sous l'oeil débonnaire de ces policiers et on peut même ajouter, quand on connaît la propension à l'incitation de certains d'entre eux, qu'il est probable que les casseurs furent d'abord des provocateurs infiltrés.

Après plus d'un an de travail et d'efforts incessants, les autorités n'ont toujours pas réussi à prouver la culpabilité de Rana. Celui-ci, par son sourire entendu et son mutisme obstiné, contribue d'ailleurs à renforcer la conviction des ganaches de la maréchaussée que Bruxelles, l'Europe et peut-être le Monde ont échappé ce jour-là à un cataclysme.


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14 octobre 2002.

TROTSKI.

Le parcours de Trotski est tortueux. Avant la révolution, il court de l'un à l'autre, tantôt menchevik et bientôt bolchevik ou l'inverse et ainsi toujours flottant, toujours oscillant comme un pendule, se hissant au deuxième ou au troisième rang du pouvoir avant de retomber, de rebondir mais sans jamais atteindre au premier rôle. Eternel importun, toujours frustré, perpétuel gêneur, il restera mezzo alors qu'il veut être ténor. Mais le devant de la scène sera toujours occupé par une autre grande voix, Lénine d'abord, Staline ensuite.

Présumés avoir développé des convictions collectivistes et acquis une maturité politique solide par l'expérience de la solidarité, la division des tâches et la spécialisation, les ouvriers de l'industrie sont les porte-étendards du socialisme. Ils incarnent les valeurs de la révolution. Ils s'empareront du pouvoir et imposeront la société sans classe : la "dictature du prolétariat". Le marxisme oppose les prolétaires aux paysans dont l'égoïsme est atavique et l'ambition limitée à la possession et à l'exploitation de la terre. Même si le sort des paysans pauvres est encore plus misérable que celui des prolétaires, leur mentalité les écarte décidément de l'idéal socialiste. La révolution éclatera donc nécessairement dans des pays dont l'industrie est puissante et les prolétaires nombreux, comme l'Allemagne par exemple. En ce début du XXe siècle, la population de la Russie se compose de moins de dix pour cent de prolétaires, d'une frange d'aristocrates et de bourgeois dominants, et de près de quatre-vingt-dix pour cent de paysans. Selon les critères marxistes, aucun Etat n'était moins préparé à passer au socialisme.

En 1904, au cours de son IIe Congrès, le POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie) se divise en bolcheviks et mencheviks. Trotski rallie les mencheviks. Déjà la question de la dictature du prolétariat est posée. Trotski parle de la "domination politique de la classe ouvrière". Lénine compte davantage sur les capacités de la direction politique du parti que Trotski reconnaîtra seulement après la révolution de 1917.

En 1905 encore, Trotski toujours menchevik imagine une révolution bourgeoise qui renverserait l'autocratie et contre laquelle le prolétariat mènerait une lutte anticapitaliste. Ce combat aboutirait au collectivisme, à la dictature du prolétariat. Trotski décrit la paysannerie comme un secteur arriéré face au dynamisme et à la modernité des entreprises industrielles. Dans son analyse de la société russe, il écrit avec étonnement : "Le capitalisme apparaît comme engendré par l'Etat". Mais il considère la masse de la paysannerie avec mépris. Il la juge incapable de jouer un rôle révolutionnaire et progressiste en raison de son "crétinisme et de sa barbarie sociale". Seul le prolétariat, quoique faible en nombre, peut émanciper la paysannerie et affronter l'absolutisme dans le combat révolutionnaire. Sa théorie de la révolution permanente consiste à reconnaître à la classe ouvrière la capacité de mener la lutte contre toutes les autres forces sociales, qu'elles soient des alliées d'un moment ou des adversaires déclarés, qu'elles soient bourgeoises ou paysannes, et à les vaincre pour aboutir à la dictature du prolétariat.

En 1908, Trotski critique le légalisme des mencheviks et se rapproche des bolcheviks plus révolutionnaires. C'est l'époque de la reconstruction interne et de l'élimination de l'aile droite des mencheviks, les liquidateurs, et de l'aile gauche des bolcheviks, les anarchistes. Ainsi épuré, le mouvement va pouvoir retrouver un nouvel élan. Mais peu après, Trotski se rapproche à nouveau des mencheviks où la première place est vacante même si elle fait l'objet de nombreuses convoitises. Cette nouvelle volte-face lui vaudra la réplique célèbre de Lénine : "Petit Judas Trotski !". Piqué au vif, Trotski répondra que le "réarmement idéologique" de Lénine qu'il avait tenté l'avait déçu. On voit qu'à cette époque, les intellectuels marxistes cultivaient la formule.

Mais Lénine n'avait pas attendu Trotski pour désigner le but à atteindre et le chemin à emprunter.

Conformément à la doctrine, l'avenir appartient au prolétariat mais, avant la dictature de celui-ci, la révolution doit aussi être réaliste et elle ne pourra s'accomplir sans la paysannerie même si l'idéologie des serfs reste la possession de la terre. Il faudra donc entraîner cette masse de quatre-vingt-dix pour cent de la population à rejoindre le prolétariat pour abattre l'autocratie tsariste. La première phase de la révolution consistera à unir l'ensemble des mécontents : petite bourgeoisie, paysannerie et prolétariat sous le drapeau d'une "dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie" avec la petite bourgeoisie, -que Trotski repoussera en la qualifiant de "dictature démocratique bourgeoise"- puis, après cette première phase indispensable aux yeux de Lénine, le gouvernement entreprendra la prolétarisation de la paysannerie avec élimination des paysans petits-bourgeois et de tous ceux qui n'ont pas l'esprit prolétarien, processus qui débouchera enfin sur la vraie révolution socialiste et la dictature du prolétariat, point d'orgue de la partition léniniste.

Par rapport à l'ampleur des conceptions de Lénine, de son contrôle constant sur une large majorité du POSDR, de sa maîtrise dans l'action et la sûreté de ses jugements politiques, Trotski apparaît comme un fractionniste très minoritaire dont le rôle a été grossi.

Pendant la Grande Guerre, les mencheviks et les partis socialistes européens se sont tous ralliés à la "défense de la patrie" et se sont ainsi déconsidérés comme force révolutionnaire. Trotski voit dans la guerre une crise du capitalisme qui permettra en réaction une formidable vague révolutionnaire qui aboutira à la création des Etats-Unis d'Europe et même du Monde sous la bannière socialiste. La victoire de la révolution russe dépendra du triomphe du prolétariat européen. Trotski se place ainsi dans la ligne tracée par Engels et la IIe Internationale qui ne comprenaient la révolution prolétarienne que dans un cadre international.

Mais le concept de l'inégal développement pousse Lénine à proposer une autre piste. Si le socialisme est l'avenir de l'humanité, la sensibilité propre à chaque peuple lui fera emprunter sa propre voie pour y parvenir. La priorité est la révolution en Russie puisque le fruit est mûr. Pour Lénine, la victoire de la révolution dans un seul pays doit être envisagée comme une possibilité et même une éventualité souhaitable parce que réaliste.

Dès le début de la révolution, Trotski est contraint de se rallier aussi bien au bolchevisme qu'à Lénine s'il veut survivre politiquement. Cependant, les vieux démons reprendront vite le dessus lorsque, après beaucoup d'hésitation, le pouvoir tout entier sera tombé entre les mains des bolcheviks.

Comme des velléités révolutionnaires semblaient apparaître en Allemagne au moment des pourparlers de paix de Brest-Litovsk qui devaient mettre fin à la guerre, Lénine était partisan d'essayer l'expectative en faisant traîner les choses, mais de signer la paix à tout prix pour éviter la rupture et la reprise de l'offensive allemande. Les négociations étaient conduites par Trotski qui, devant l'intransigeance allemande, proclama soudain et unilatéralement la fin de la guerre et la démobilisation de l'armée sans signer la paix, offrant ainsi à l'Allemagne une occasion de conquérir par les armes mais sans coup férir tout et bien au delà de ce qu'elle avait espéré des pourparlers. Cette décision tragique, tellement insensée qu'on pourrait douter de l'équilibre mental de Trotski, est cependant typique du comportement de beaucoup d'intellectuels, si absorbés par leur idéologie qu'ils en viennent à confondre la réalité avec les pages de littérature qu'ils accumulent.

Lénine affectionnait aussi le monde de l'écriture et se complaisait dans les abstractions et les chimères. Mais il a toujours su, le moment venu, séparer la réalité pragmatique de la spéculation théorique ce qui lui a donné une clairvoyance très supérieure à la myopie d'un Trotski qui ne peut voir autour de lui que les formes floues de ses fictions intellectuelles.

Après coup, Trotski tentera de justifier sa conduite à Brest-Litovsk. Il soutiendra que son "ni guerre ni paix" aurait dû déclencher la révolution en Allemagne et ailleurs et que, avec les peuples soulevés, le socialisme se serait établi partout. Cette utopie a seulement ouvert la porte à l'offensive allemande et montré toute l'étendue de son erreur : aucun peuple ne s'est jamais révolté contre son armée victorieuse.

Cependant, on ne peut ôter à Trotski le mérite d'avoir forgé avec l'Armée rouge l'instrument de la victoire sur les armées blanches. L'organisation des armées reposait sur des contraintes économiques et humaines extrêmes et on peut dire à ce propos que Trotski inventa le concept de guerre totale. L'autoritarisme absolu et le centralisme dominateur des décisions sont bien dans la nature de Trotski et l'ont admirablement servi dans le contexte difficile de cette guerre. Sa renommée doit beaucoup à son prestige de chef de guerre sans lequel il serait sans doute resté dans l'ombre. Il s'en est servi pour tenter de s'imposer sur le terrain politique où il s'est cependant montré beaucoup moins efficace.

Sans doute un peu grisé par l'importance que lui donnait ses succès guerriers, Trotski abandonna vite sa théorie de l'élan des masses laborieuses pour se faire le champion du parti incarnant la dictature du prolétariat. Mais s'il admet à ce moment la discipline absolue dans l'action, il revendique encore le droit à l'expression d'opinions divergentes. Il veut garder une porte ouverte pour se distinguer et rallier les suffrages autour de ses idées et de sa personne.

Très opposé à la NEP (Nouvelle Politique Economique) qui concrétise la politique de Lénine d'intégration de la paysannerie et de la petite bourgeoisie dans la révolution mais dans laquelle il voit un danger de dégénérescence du socialisme vers un pluralisme petit-bourgeois et paysan, Trotski rassemble les mécontents contre la politique des petits pas, du régime d'appareil et de la bureaucratie accusée de s'ériger en caste. Les opposants trotskistes considèrent que le parti s'éloigne du communisme. Ils veulent une réforme dans le sens de la révolution permanente et de la dictature du prolétariat, objectif que la direction semble oublier ou maintenir dans un lointain incertain. Ils se présentent comme les dépositaires de la vérité et de la révolution ; ils se radicalisent et leurs propositions deviennent des exigences. Les intrigues se changent en complots. L'accusation principale dirigée contre le parti est que sa politique ne peut aboutir qu'à la restauration du capitalisme.

Les temps ne sont pas encore à l'omnipotence. Le socialisme soviétique est dans sa jeunesse. Seule la masse du peuple est contrainte à la servitude ou au bagne. Les bourrasques idéologiques sont encore tolérées mais de moins en moins acceptées même si les sphères dirigeantes ont encore une liberté d'expression dont le peuple est privé. Mais on commence à affûter les poignards dans l'ombre. Les comptes se régleront plus tard. L'addition sera lourde car rien ne sera oublié.

Trotski joue ses dernières cartes. Il veut à tout prix se dissocier des autres dirigeants alignés comme des marionnettes sur les positions du parti. Mais il est vite isolé et devient ainsi vulnérable. Alors que pour beaucoup de militants, l'unité du parti garantit les conquêtes de la révolution, Trotski apparaît désormais comme diviseur par égocentrisme plus encore que par idéologie. Il ne verra pas venir l'orage qui fera de la fraction un crime contre le monolithisme du parti. Il sera accusé de le miner et de l'affaiblir pour assouvir son ambition.

La succession de Lénine va radicaliser les positions. Constatant la stabilisation du capitalisme en Europe et en Amérique, Staline dont la stature s'impose désormais, rejette le projet de révolution mondiale comme condition nécessaire de la poursuite de l'existence du socialisme en Russie pour adopter la thèse léniniste de la construction du socialisme dans un seul pays qui va marquer profondément l'idéologie et la stratégie des communistes de tous les continents mais principalement de l'Europe.

Dès lors, l'industrialisation est accélérée, la collectivisation des terres et la prolétarisation forcée des paysans dans les kolkhozes sont imposées. L'URSS stalinienne est donc bien un Etat de dictature du prolétariat. Inconscient et provocateur, Trotski dénonce encore le culte de l'infaillibilité du chef et il traitera Staline de "chef des chefs bureaucratiques" et son régime de "bonapartisme". Mais l'heure n'est plus à la rhétorique : il faut s'aligner ou disparaître.

Les journaux sonnent bientôt l'hallali : "Le trotskisme est l'avant-garde du fascisme", "l'hitléro-trotskisme ne passera pas". Staline qualifie "la révolution permanente" de "désespérance permanente" et, avec le Comité central, il condamne Trotski et ses thèses.

Exclu, puis exilé puis expulsé, Trotski prêche et prophétise loin du théâtre où il voulait jouer le premier rôle. Inexorablement, l'URSS poursuivra la collectivisation, l'édification du socialisme à travers tout et éliminera toute opposition, toute fraction iconoclaste. Les ci-devant trotskistes, ralliés, repentis ou renégats, tous ces accusés de trahison monteront dans les charrettes de l'expiation. Le monobloc communiste, sans fissure ni faiblesse, devait résister à l'éternité.

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La thèse trotskiste est connue sous le vocable de révolution permanente. Pour Trotski, la révolution doit gagner une série de pays d'Europe pour qu'une société socialiste s'édifie en Russie car dans ce pays paysan, dans un entourage capitaliste, l'échec est infiniment plus probable que la réussite. L'effort principal doit donc porter sur l'aide aux mouvements révolutionnaires dans les autres pays plutôt qu'au développement du socialisme en URSS qui, à terme, échouerait sans le secours du prolétariat extérieur. Les forces utilisées pour édifier le socialisme en URSS sont donc gaspillées dans une opération sans avenir. Elles sont détournées de leur but qui doit être de propager la révolution à l'extérieur. D'ailleurs dans son isolement, prédisait Trotski, l'URSS s'épuisera dans des affrontements entre les paysans et les prolétaires. Elle s'acheminera vers un "thermidor", une contre-révolution et la restauration du capitalisme. Si la révolution n'éclate pas partout, ajoutait-il, le marxisme sera réfuté et le socialisme perdra la partie.

La thèse marxiste-léniniste est bien différente. Constatant l'impossibilité suicidaire de tenter de propager la révolution à l'extérieur de l'URSS, Lénine fait le pari du développement du socialisme dans un seul pays. L'URSS sera l'exemple du socialisme pour le monde. Attirés par son rayonnement et sa prospérité, par ses valeurs morales et la force de ses principes, les peuples subjugués par tant d'avantages rejetteront le capitalisme et se rallieront en masse au socialisme. La crise des années trente confirmait bientôt la justesse des vues léninistes. Le capitalisme s'écroulait sous le poids du chômage et s'engloutissait dans les soupes populaires. La guerre victorieuse sur le nazisme dont l'URSS fut l'artisan héroïque accrut encore son prestige et celui du socialisme. La conquête de l'espace montra enfin la suprématie de la science soviétique sur toutes les réalisations de l'occident capitaliste. Dans les années soixante, l'URSS ambitionnait de mettre fin à l'hégémonie économique des USA, prélude au triomphe de la révolution socialiste mondiale.

C'était l'époque où les journalistes du "Monde" et les intellectuels parisiens, la pipe entre les dents et les pieds sur les chenets, expliquaient à l'univers admiratif qu'il fallait sacrifier une ou deux générations à l'édification du socialisme. Du fond de leurs fauteuils, hochant leur tête instruite, le regard fixé sur l'avenir, ils vaticinaient avec ce léger haussement des épaules et ce frémissement impatient dans les doigts qu'affectionnent certains universitaires lorsqu'ils s'adressent à un auditoire profane. Et ils montraient combien cette immolation de millions d'êtres humains, cette caporalisation des peuples, ces goulags, ces polices politiques étaient nécessaires et utiles, et combien il fallait d'héroïsme pour accomplir sans faiblesse une oeuvre aussi magnifique. Le bonheur a un prix. Mais, annoncée par le phénoménologie de l'esprit et le matérialisme dialectique, l'aube se levait enfin sur l'humanité. En ce temps-là, le monde parfait se construisait aussi dans les salons cossus du XVIe arrondissement du Paris capitaliste.

Aujourd'hui, après la chute du bastion communiste dont l'effondrement soudain et la disparition ont stupéfié le monde, le trotskisme reste paradoxalement la dernière braise d'une idéologie qui souleva tant de passions pendant si longtemps. Verbeux et inefficace, divisé et élitiste, dogmatique et ombrageux, il décline et s'éteint doucement. Mais il bouge encore et se ranime parfois fugitivement, poussière toujours brûlante de l'incendie dont la fumée se dissipe et disparaît.


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22 septembre 2002.

LES  FONCTIONNAIRES.

L'Etat est toujours l'expression des puissants, du grand capital et des nantis. L'Etat s'est réservé le monopole de la violence qu'il utilise pour imposer ses volontés et pour contraindre à la soumission. L'Etat maintient le peuple dans l'obéissance et dans la servitude ; il permet l'exploitation de son travail et il réprime ses révoltes. Instrument de domination et d'oppression, l'Etat doit être anéanti.

Pour se perpétuer, pour ne pas être emporté par les excès mêmes de ses crimes et ses forfaits, pour les dissimuler, les rendre moins apparents, pour en changer l'aspect sans en modifier ni la nature ni la démesure, l'Etat a besoin d'armes et d'outils. Ainsi, l'Etat bâtit des prisons où il enferme ceux qui refusent de se soumettre à ses décrets, de se plier à son bon vouloir, de se charger des chaînes forgées dans l'enceinte de ses parlements et de ses prétoires ; il lève des impôts, qu'il perçoit par la menace d'abord, par la contrainte ensuite ; il fait la guerre, qu'il entreprend pour dépouiller un concurrent ou pour reprendre en main un peuple exaspéré par ses turpitudes. Mais son outil préféré et privilégié, celui qui serre le mieux les mâchoires de son étau, reste la foule des fonctionnaires, instruments dociles et choyés, petits soldats de l'oppression entraînés à contraindre, à sévir, à faire peur, à punir avec cruauté, à se salir les mains dans les basses besognes.

Du berceau au cercueil, et même en deçà et au delà, les fonctionnaires épient le citoyen, qu'il soit docile ou tire-au-flanc. Ils voudraient lui inspirer ses pensées et surveiller ses sentiments ; ils ne peuvent pour le moment qu'en punir l'expression.

La cohue des fonctionnaires comprend les enseignants, les policiers, les magistrats, les gratte-papier, les militaires et beaucoup d'autres ronds-de-cuir et spécialistes de la cocotte en papier plus ou moins embusqués dans les méandres de l'Administration. L'Etat lui-même est incapable d'en dénombrer la multitude. A ces myriades, il conviendrait même d'ajouter tous ceux qui tirent de l'Etat l'essentiel de leur subsistance, qui mourraient avec lui comme certains champignons qui croissent en symbiose avec leur protecteur l'un profitant de l'autre pour mieux prospérer, se protéger, se développer : les agriculteurs, les professionnels de la santé, les journaux et médias divers, et les associations plus ou moins caritatives, tous grassement subventionnés avec l'argent que l'Etat vole aux pauvres par l'impôt.

Assurés de la sécurité de l'emploi, d'un travail léger, d'une bonne pension et de satisfactions multiples comme celles d'humilier les assujettis, de poursuivre les redevables et de soumettre les récalcitrants, les fonctionnaires sont les plus fermes soutiens de l'Etat et les protagonistes de ses exactions.

Les enseignants en particulier sont chargés d'une mission délicate. Ils doivent former des citoyens respectueux de l'Etat capitaliste, soumis à son autorité et comprenant sinon approuvant la présence d'un dispositif de contrainte sans faille. Il faut profiter de la malléabilité des jeunes cerveaux pour y graver quelques principes utiles comme la confiance nécessaire envers la justice, l'impartialité et l'honnêteté de la magistrature, la paix sociale garantie par des institutions solides et démocratiques, la probité de l'Administration et de ses fonctionnaires. Plutôt que d'apprendre à lire, à écrire et à compter, il faut insinuer que si la puissance de l'Etat est effrayante, elle est légitime et bonne ; que ce sont les inconséquences et les résistances des citoyens qui sont illégitimes et mauvaises. La rébellion contre l'Etat est une blessure infligée à la collectivité tout entière et revêt un caractère de gravité que n'ont pas les petits délits ordinaires perpétrés contre des individus isolés ou des petits groupes qui, souvent par leur comportement, ne sont pas tout à fait innocents des faits dont ils se disent victimes ou dont ils se plaignent. L'Etat et ses institutions, par leur importance même, doivent être protégés contre la subversion mieux encore que ne doivent l'être les victimes de faits divers dont l'individualisme et l'égoïsme inspirent le mépris et même excusent ou motivent l'agression. L'échelle des valeurs ne doit pas être perdue de vue. L'Education nationale organisée par l'Etat inculque à la jeunesse de sains principes : un Etat impeccable et des citoyens vulnérables. La société est divisée en deux parties, le corps de l'Etat, son Administration et ses fonctionnaires d'une part, partie intègre et respectable, et la masse des citoyens animés d'intentions basses d'autre part, partie rebelle et déjà coupable d'une société qu'il faut protéger. D'ailleurs, comparé au monolithe des fonctionnaires, la masse de la population, hétéroclite, mouvante, animée de pulsions dangereuses, de violences incontrôlables, de velléités sauvages et irraisonnées, montre assez la nécessité d'une barrière pour la contenir et de sanctions pour la maîtriser, ne serait-ce que pour répondre au souci légitime de la partie saine de la population. Ainsi se trouve justifié le renforcement continuel d'un appareil judiciaire et policier démesuré qui finalement se trouve bien davantage utilisé pour protéger des institutions oppressives et coercitives que pour répondre à l'illusion d'une insécurité fabriquée, provoquée ou amplifiée à dessein.

Pour informer la population de manière savante de telle sorte qu'il ne soit pas possible de mettre en doute des vérités tombées de si haut, les journaux et la télévision invitent et questionnent régulièrement des professeurs d'université qui expliquent en termes congrus les raisons de la dépression économique, les subtilités des variations des flux monétaires ou l'utilité des courbes de la valeur des options calculées par la formule de Black et Scholes. Le remède aux incertitudes sera toujours le même. Ces bons fonctionnaires universitaires préconiseront un renforcement des pouvoirs de l'Etat pour régulariser les vagues inflationnistes et calmer la conjoncture. Que ce soit en matière sociale, environnementale, artistique, économique, scolaire, psychologique et même climatique, la panacée sera toujours une augmentation des moyens budgétaires et un renforcement des pouvoirs de l'Etat et de ses séides. Un peu plus de répression et les fonctionnaires sont heureux. Mais les vedettes de la télévision sont ces grands serviteurs de l'Etat, ces grands professeurs en sciences sociales et psychologiques qui déploient des trésors d'éloquence et d'intelligence pour montrer d'abord combien l'Etat est généreux et charitable envers les défavorisés et pour ensuite admonester les pauvres toujours mécontents qui ne cessent de critiquer l'Etat quand celui-ci leur restitue un dixième de ce qu'il leur a volé alors qu'il aurait pu ou dû les laisser croupir dans leur bauge.

Les fonctionnaires sont disposés en couches bien tassées. D'abord les agents des municipalités, puis ceux des provinces, des régions et de l'Etat. Comme cela n'était pas suffisant et qu'une petite liberté aurait pu néanmoins fleurir sur le fumier, une carapace européenne a été ajoutée. Ainsi, de strates en strates superposées de plus en plus imperméables et compactes, la liberté se trouve ensevelie sans espoir de franchir jamais l'épaisseur de tous ces sédiments. Même s'ils sont encore mieux rémunérés et s'ils jouissent d'encore plus de privilèges que leurs collègues nationaux, les fonctionnaires européens ne leur sont pas inférieurs non plus en machiavélisme. Plus de la moitié de l'énorme budget européen est distribué à trois pour cent seulement de la population. La collusion des Etats avec le grand capital est ainsi à nouveau constatée car les bénéficiaires de la manne européenne ne comptent pas parmi les démunis, certains d'entre eux sont des milliardaires qui attendent de l'Europe qu'elle arrondisse encore leur tour de taille. L'habileté européenne est ici diabolique. En complicité avec le gouvernement U.S., la PAC maintient artificiellement des cours trop bas sur le marché international des céréales et des produits alimentaires, ruinant ainsi l'agriculture des pays du sud et les maintenant dans une situation de dénuement chronique, proies offertes aux charognards multinationaux avides de matières premières, de produits exotiques bons marchés et exploiteurs d'une main-d'oeuvre peu exigeante parce qu'affamée et décimée par la maladie et la misère. Face aux Etats et au grand capital coalisés, le tiers monde n'est qu'une noix que l'on casse entre le pouce et l'index.


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14 juillet 2002.

DES  ANARCHO-BOLCHEVIKS ?...

Après la débâcle du marxisme dont l'écroulement par faillite économique et paupérisation de la population avait été annoncé par les anarchistes il y a cent cinquante ans, la liquidation de cette religion capitaliste et autoritaire se poursuit au pas de charge.

Mais un dernier carré de fidèles n'a pas désarmé. Aigris par les mutations successives des partis communistes vers une sociale-démocratie de plus en plus molle, blessés et offensés dans leurs convictions les plus intimes et orphelins des grandes cathédrales dogmatiques où ils puisaient foi et réconfort, ces rescapés du déluge ont entrepris une œuvre missionnaire. Depuis quelques années, ils parcourent le monde en annonçant la bonne nouvelle : Marx n'est pas mort.

Certains de ces échappés du jurassique ont investi les partis socialistes, démo-chrétiens et écolos principalement où ils ont été priés d'adapter leur rhétorique avant d'entrer. Après avoir balancé entre le cœur et la raison, ces caméléons ont changé de couleur sans beaucoup de problèmes de conscience attestant ainsi que les proclamations les plus pointues sont aussi les plus fragiles. Mais les plus acharnés d'entre eux ont choisi de squatter les associations d'exclus, d'idéalistes ou d'opprimés souvent un peu naïfs mais toujours généreux et solidaires. Et c'est ainsi que des marxistes ont débarqué dans les groupes anarchistes avec leurs œillères, leur idéologie, leur goulag et leur Stasi.

L'hospitalité et la tolérance des anarchistes leur ont souvent joué des tours pendables. Leurs groupes sont ouverts et on y rencontre le meilleur mais aussi le pire. Cette tradition d'accueil est particulièrement favorable aux entristes de tous bords et ainsi s'expliquent les drames à rebondissements dont ils sont le siège. Les affrontements idéologiques y sont fréquents et des rancunes souvent profondes y plongent leurs racines. L'anarchie se complaît dans le flou et reste vague quant à sa doctrine. Elle proclame la liberté, l'égalité et la solidarité et semble déjà essoufflée par cette seule affirmation au point de ne pouvoir ni définir sa philosophie ni décrire la société qui sortira de sa Révolution.

Mais un examen superficiel des convictions marxiste et anarchiste est révélateur. Il est même d'une clarté si éblouissante que beaucoup d'esprits en sont aveuglés.

Pour le marxiste stricto sensu, la vérité est simple : en attendant le nirvana toujours promis pour demain, l'Etat est sanctifié. Il est le siège de la volonté collective et de lui émanent bienfaits et faveurs en récompense de l'obéissance et de la soumission de tous. Il mérite tous les sacrifices et d'abord celui de la liberté d'agir et de penser. Plus les pouvoirs de l'Etat seront étendus et plus le bonheur du peuple sera parfait.

Pour l'anarchiste, l'Etat est toujours l'expression des puissants, du grand capital et des nantis. L'Etat maintient le peuple dans l'obéissance, il permet l'exploitation de son travail et il réprime ses révoltes. L'Etat est l'ennemi à abattre et aucune démocratie, aucune justice, aucune égalité, aucun commencement de bonheur ne saurait être envisagé sans son anéantissement.

L'opposition entre le marxisme capitaliste autoritaire et l'anarchie anticapitaliste antiautoritaire est totale.

Et cependant.

A l'occasion des dernières et nombreuses manifestations altermondialistes, les banderoles, la propagande et les slogans marxistes ont largement investi, accaparé et encadré les groupes colorés et déterminés des jeunes protestataires. Pour les marxistes intégristes, la mondialisation est l'œuvre des seules multinationales et toute autre vision des choses doit être occultée. On ne peut ni voir ni dire que l'agitation commerciale, financière, militaire, idéologique qui secoue la planète n'est autre que la prise de pouvoir de l'Etat américain sur le monde. Mais les faits sont tenaces : la précarité de l'emploi, les délocalisations, les transferts de capitaux, l'exploitation des pays du sud ou la prééminence des techniques de l'information sont des valeurs américaines que les médias et les entreprises propagent dans l'opinion pour la convertir à la culture d'outre-Atlantique. Les multinationales et les Etats sont et restent main dans la main pour assujettir les masses. Les mêmes hommes sont aux commandes des unes et des autres. Des Etats forts et répressifs seront les gardiens des profits des multinationales. C'est ainsi que le capitalisme principalement américain s'installe et se renforce partout dans le monde. Et pendant ce temps-là, nos anarcho-bolcheviks appellent au renforcement des pouvoirs des Etats pour contrebalancer l'influence des multinationales sans comprendre que les uns ne vont pas sans les autres et qu'il n'y aurait pas de multinationales s'il n'y avait pas d'Etats. Mais pour le marxiste, l'Etat est saint. Il faut le révérer, lui, ses répressions, son capitalisme, ses guerres et ses prisons.

On connaît la sensibilité de l'opinion aux problèmes sociaux, de la santé et des retraites. Les Etats assurent une pension chiche aux vieux travailleurs et plantureuse aux fonctionnaires par la répartition, système injuste de contrainte qui, sous peine de banqueroute immédiate, impose à l'ensemble de la population de cotiser plus qu'elle ne recevra quand elle aura atteint l'âge de la retraite. Seul un Etat coercitif peut imposer de tels sacrifices sans contrepartie équitable. Lorsque la Révolution aura supprimé l'Etat et ses exactions, les services sociaux seront assurés par les mutuelles d'assistance autogérées, groupements typiquement anarchistes, dispositifs cohérents et réalistes, solidaires et égalitaires, organismes anticapitalistes et antiautoritaires dont les décisions seront l'expression de la volonté populaire qui se substituera aux décrets actuels des quelques profiteurs embusqués sous l'édredon étatique. Cette perspective progressiste donne des cauchemars aux marxistes fossilisés dans leur strate totalitaire et les empêche visiblement de dormir. Ils n'ont de cesse de présenter les mérites de la répartition et, sans le citer vraiment mais en l'insinuant, son corollaire obligatoire et nécessaire : l'Etat omnipotent, omniprésent, contraignant, répartissant, compatissant envers les riches et sévère envers les pauvres. Nos anarcho-bolcheviks appelleront à manifester pour défendre la pension par répartition et aussi, forcément et évidemment, pour promouvoir un Etat autoritaire et tout-puissant. A défaut d'argument pour défendre l'indéfendable, ils utiliseront en vrac l'injure et le dénigrement, la calomnie et l'invective, le mensonge et la mystification, ces sous-produits de leur dialectique.

A l'occasion des élections présidentielles françaises, les anarchistes ont pu mesurer l'influence grandissante des marxistes parmi eux et, par conséquent, l'effacement relatif de leur idéal de liberté et d'égalité. Alors que la différence entre les deux candidats restés en lice au deuxième tour ne dépassait pas l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette, alors que l'un était aussi malhonnête que l'autre, que l'un était aussi autocrate que l'autre, aussi menteur, voleur, exploiteur, profiteur ou répressif, des groupes anarchistes ont proclamé la démocratie en danger et appelé à faire barrage à l'un plutôt qu'à l'autre. Le vote anarchiste allait abattre le fascisme et, évidemment et forcément, mettre en selle son frère jumeau sous les applaudissements du peuple en liesse. Des mathématiques très modernes et rénovées étaient appelées à la rescousse pour les besoins de la démonstration. On nous assurait que, recueillant 80 % des suffrages, le candidat soutenu par les anarcho-bolcheviks serait moins bien élu qu'avec 60 %... On en reste encore baba. Mais la grande philosophie mène à tout, depuis la logique jusqu'à son contraire. L'objectif n'était évidemment pas de convaincre les anarchistes des mérites de l'un des candidats, mais de les amener à voter. Car le vote n'est pas seulement un choix, c'est aussi un geste d'adhésion, une approbation, un consentement. Ainsi, des anarchistes allaient reconnaître l'Etat, ses pompes et ses œuvres. D'un vote hésitant, on passerait à des prises de position plus décidées sur l'évolution de la société, sur une adaptation nécessaire aux impératifs nouveaux de la modernité, sur la hiérarchie de l'égalité et la relativité de la liberté, et enfin sur le rôle régulateur de l'Etat parfois démocratiquement élitiste et répressif. La réflexion forme les convictions et, après un petit pas timide dans un bureau de vote, on pourra tenter une enjambée plus hardie du côté d'un parti politique avant de faire le grand saut vers le paradis de l'Etat marxiste, son goulag et son knout.

Mais la leçon de l'élection présidentielle fut d'abord et uniquement donnée par le spectacle de la publicité et de la propagande des médias. L'élu fut d'abord et uniquement le candidat des médias. Le secret de la majorité stalinienne n'est nullement la peur ou l'attachement à une personne ou l'indifférence ou la sottise ou le bourrage des urnes, c'est seulement le résultat d'une campagne publicitaire unilatérale. C'est ainsi qu'à l'occasion de l'élection présidentielle, les dessous de la démocratie parlementaire ont été dévoilés. Ils ne sont pas des plus affriolants même s'ils sont tout à fait conformes aux appréhensions des anarchistes. Après cela, il faut être bien sot pour ne pas avoir tout compris de l'escroquerie électorale.

L'anarcho-bolchevik est facile à identifier. Il est parfois mais pas toujours issu du parti communiste ; il est un peu paumé et déboussolé, dégoûté et réactionnaire, nostalgique et amer. Souvent fonctionnaire du type enseignant, il est autoritaire et frustré mais loyal envers l'Etat qui le nourrit, l'abrite et le paie. Intellectuel et élitiste, entraîné par sa fonction à punir, il est un peu méprisant envers le populo et jaloux de ses privilèges qu'il assimile à la juste rétribution de sa supériorité. Mains blanches et œil sombre, il ne peut manquer de détonner dans le cercle égalitaire et solidaire des anarchistes. Mais, comme ces derniers répugnent à exclure, ils le subissent avec ses discours, ses fulminations, son Etat-poulailler, ses humeurs et ses colères. L'anarcho-bolchevik ne serait qu'ennuyeux s'il n'inclinait à monopoliser la parole, à ergoter, à chicaner et à accabler ses interlocuteurs de ses moqueries condescendantes. Lorsqu'il arrive à se faire épauler d'un congénère, l'anarcho-bolchevik, déjà naturellement dominateur, devient vite insupportable et même dangereux.

Si les adaptations successives de la doctrine par le parti communiste ne lui conviennent pas, s'il considère les actualisations et relectures scientifiques du marxisme comme des apostasies, s'il estime contrairement à l'enseignement de Marx lui-même que le dogme est intangible et valable en tous temps et en tous lieux, le marxiste déçu pourrait rejoindre l'une ou l'autre de ces nombreuses officines de déprimés communistes, maoïstes, trotskistes ou autres qui pullulent comme des pucerons, se créent sans cesse, disparaissent aussi vite pour reparaître ailleurs avant d'éclater en schismes antagonistes plus marxistes les uns que les autres. Nul doute qu'il y trouverait à satisfaire son trop plein d'idéal et d'amertume. Les éclats de voix ainsi que les bagarres qui s'y déroulent et dont les échos animent le voisinage prouvent en tout cas la vitalité des protagonistes et l'entraînement de l'élite à préparer le Grand Soir. Mais certains d'entre ces purs ne trouvent nulle part un public à leur niveau, assez évolué pour les comprendre, pour les applaudir et les suivre. Vagabondant de groupes en associations, cherchant sans jamais trouver, ils aboutissent finalement chez les anarchistes qu'ils tentent de pervertir et de rallier à une idéologie sans avenir dont les faits et la raison ont depuis longtemps prouvé l'inanité.

Pour limiter la pollution engendrée par ces entristes plus ou moins marxistes, dissidents ou orthodoxes, dogmatiques ou utopistes, les anarchistes devraient prendre des mesures de prophylaxie élémentaires. Un groupe anarchiste n'est pas un bazar où n'importe qui vient faire son marché en écrasant les pieds des autres chalands. Pour être accueilli, le récipiendaire devrait montrer qu'il adhère au moins à l'éthique commune. Comme les anarchistes sont ombrageux et de sensibilités très variées, des nuances pourraient s'exprimer de groupes à groupes dans le respect de l'humanisme anarchiste. On y affirmerait par exemple le principe d'égalité de liberté dont découlent l'anticapitalisme, l'antiautoritarisme et toute la philosophie anarchiste ; le refus de tout réformisme, cette collaboration contre-nature avec l'ennemi de classe ; et un appel à la Révolution perpétuelle et permanente, dirigée contre toute autorité et d'abord contre les répressions, les contraintes, les injustices et les crimes de l'Etat dont l'anéantissement nécessaire annoncera l'avènement d'une société sans hiérarchie, d'une société de liberté, d'égalité et de solidarité.

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08 juin 2002.

APRES  LE  BUG  DE  L'AN  2000.

L'économie n'est pas encore une science. Actuellement, elle carbure à la confiance, une sorte de poudre de perlimpinpin, impalpable et volatile. C'est pourquoi elle est étroitement encadrée par de fins psychologues, par les gourous des banques et par des prophètes financiers dont le métier est d'abord de convaincre par des formules mathématiques incompréhensibles puis de plumer la volaille prise dans leurs discours. Si ces marchands d'illusions possédaient la martingale dont ils prétendent détenir le secret ou la clairvoyance dont ils se vantent, ils les garderaient pour eux et feraient fortune au casino de la bourse sans s'épuiser à ruiner leurs dupes.

En 1999, les augures annonçaient le plantage de la plupart des systèmes informatiques victimes d'un bug terrible : un problème de date catastrophique. La mémoire des premiers ordinateurs était très petite. Pour gagner de la place, les informaticiens d'alors avaient souvent limité le codage des années sur les deux derniers chiffres en négligeant les deux premiers. C'est ainsi que 00 représentait 1900 et que l'an 2000 tout proche, dont le millésime se terminait par le même 00, allait provoquer une collision cataclysmique. Les médias, tous supports confondus, ont consacré des tonnes de papier et des hectolitres de salive à décrire les horreurs de l'apocalypse annoncée. Les nouveaux millénaristes frappaient déjà aux portes des cathédrales financières et assiégèrent bientôt les temples de l'argent.

La meute des start-ups informatiques s'est aussitôt jetée sur cette proie sans défense, offrant ses services à la ronde pour juguler le péril et garantir un passage au nouveau millénaire sans douleur mais moyennant évidemment des honoraires en proportion de l'inquiétude et des moyens du pigeon.

La plupart des grandes entreprises de la planète ont consacré des milliards de dollars, d'euros et beaucoup d'autres devises à la modification de leurs logiciels avec l'espoir d'échapper ainsi à un danger mortel. Beaucoup d'entreprises de moindre importance ont suivi l'exemple de leurs aînées et alloué des budgets fabuleux au même problème.

Pour les nouvelles start-ups, le résultat immédiat fut un bond de plusieurs fois leur cours sur les Bourses des valeurs. Elle engrangèrent les milliards à la pelle et le public se disputa leurs actions à tout prix.

Vint l'an 2000. Aucune catastrophe ne se produisit. Les entrepreneurs se congratulèrent et se félicitèrent de leur sagesse. Ils étaient passés à travers le bug sans coup férir. Mais, on s'aperçut bientôt que, souvent par manque de moyen mais aussi par ignorance ou désinvolture, de nombreuses entreprises, qui avaient négligé d'investir dans la correction du bug, continuaient d'utiliser leurs logiciels sans aucune conséquence dommageable. Le doute s'insinua dans les esprits. Les sommes colossales englouties par le bug avaient-elles été dépensées à bon escient ? Les conseils d'administration commençaient à s'agiter ; les actionnaires interrogeaient les gestionnaires ; l'inquiétude se changeait en mécontentement. Vers le milieu de l'année, le doute n'était plus permis. Le fameux bug de l'an 2000 ressemblait plus à un canular ou à une farce qu'au séisme du millénaire. La confiance s'effondra et la bourse avec elle.

Du sommet des graphiques où elles planaient jusqu'alors, les start-ups piquèrent du nez et s'écrasèrent en pagaille, perdant quatre-vingts pour cent de leur valeur, entraînant d'abord leurs consoeurs puis les secteurs informatiques, des communications et de la haute technologie, débâcle d'autant plus rapide et générale que les ténors s'étaient endettés jusqu'aux yeux pour, dans l'euphorie du moment, acheter des concurrents et surtout acquérir les fameuses licences UMTS. Le doute avait remplacé la confiance et la crise succédait à la croissance.

L'avenir du monde, disait-on, passait par l'électronique, l'informatique, les puces et les fibres optiques. Ces technologies du futur, où tout se mesure en ängtroms, allaient modeler les relations humaines, pacifier les sociétés, créer l'abondance et ramener l'âge d'or. Mais brusquement, le rêve technologique s'est effacé à la vitesse de la lumière qu'il prétendait domestiquer. La mélodie de la confiance a cédé la place à la cacophonie de la méfiance qui, contagieuse comme la grippe, s'est propagée à toute l'économie et la face du monde s'est obscurcie : la récession frappait le capital au coeur.

Les investisseurs angoissés cherchaient et trouvaient des raisons d'affolement. Elles ne manquaient pas : les escroqueries d'Enron, les annonces fallacieuses, les inculpations de dirigeants d'entreprises, les suicides et emprisonnements, les manipulations comptables ; la suspicion alimentait la crainte. La bulle financière s'était dégonflée.

Aujourd'hui, et contrairement aux affirmations des spécialistes, le marché n'attend pas le reprise de la croissance mais le retour de la confiance dans la technologie qui a beaucoup à se faire pardonner.

Le bug de l'an 2000 n'était pas un problème de date, mais un abus de confiance.


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17 mai 2002.

FONDS  DE  PENSION
ET  MUTUELLES  D'ASSISTANCE  AUTOGEREES.

Objet de controverse, la pension est un sujet sensible, une cause de grande préoccupation pour chacun et, presque fatalement, un élément central de toute politique sociale et le champ clos où les idéologies s'affrontent.

Le schéma général est simple : la personne épargne au cours de sa vie active et, la vieillesse venue, elle pourvoit à ses besoins en dépensant les économies accumulées. Pour atteindre ce but, deux doctrines sont en concurrence : la pension par répartition entièrement aux mains de l'Etat et la capitalisation par l'assurance-vie ou le fonds de pension proposés par des entreprises, des mutuelles et des coopératives.

Le système par répartition consiste à percevoir les cotisations des actifs et à distribuer les fonds recueillis aux pensionnés. Il s'agit d'un simple transfert. Lorsque les actifs sont nombreux, des réserves peuvent être constituées et les échéances honorées même lorsque l'accroissement du nombre des pensionnés ne permet plus aux cotisations ordinaires de leur servir leur allocation. Lorsque les actifs atteignent l'âge de la pension et quittent la vie professionnelle, des jeunes y entrent et cotisent à leur tour. Ainsi, de génération en génération, les cotisations des uns servent à payer les pensions des autres. Mais pour fonctionner, ce système doit répondre à plusieurs impératifs : les actifs doivent cotiser suffisamment et être assez nombreux pour que les pensionnés perçoivent leur dû et, condition subséquente d'équité, arrivés à l'âge de la pension, les cotisants doivent être assurés de recevoir à leur tour une pension proportionnée à leurs versements.

Et c'est ici que le bât blesse.

Dès l'origine, pour se procurer les fonds indispensables au démarrage de sa nouvelle carambouille, l'Etat a condamné tous les actifs à cotiser et, bien plus que sur la solidarité, la pension par répartition repose sur la contrainte. C'est pourquoi elle est et reste un monopole de l'Etat. Mort-née, elle ne survit que sous la perfusion de la contrainte, seul domaine où l'Etat excelle. Sans celle-ci, sans la participation obligatoire de tous, le système s'arrêterait bientôt car les cotisations, aussitôt perçues, sont déjà dépensées presque avant d'être collectées à nouveau. L'Etat a saisi tout le parti qu'il pouvait retirer de ce cercle vicieux. Il a multiplié les promesses. Il a accumulé les régimes. On en compte aujourd'hui plusieurs centaines. Les fonctionnaires et les favoris du pouvoir touchent des pensions plantureuses, les autres mangent des pois chiches. On tâtonne dans l'obscurité des règlements et des exceptions. Les abus sont légions. Les injustices et les erreurs pullulent. Les caisses sont vides mais le clientélisme prospère. On chante les mérites de la répartition sur l'air de la solidarité et les nantis ramassent la mise.

L'allongement de la vie et la mise à la retraite de plus en plus précoce multiplie les pensionnés et raréfie les cotisants. L'esquif dérive et se jette sur le rocher. Mais les politiciens n'en ont cure. "Après nous les mouches", pensent-ils comme Louis XV, cet autre tyranneau bien inspiré. Dès aujourd'hui, les cotisants sont certains de ne jamais recevoir la part de leur écot. Dans vingt ans l'hallali sonnera. Les vieux seront alors à la soupe populaire si toutefois il reste quelques euros dans le fond du panier percé.

Mais les champions des solutions autoritaires entonnent l'air de la calomnie : "Sans Etat pas de pension !" clament les politiciens. Ainsi est justifiée l'exploitation des pauvres qui cotisent beaucoup au profit des riches qui cotisent peu, car comme pour l'impôt, la charge est reportée sur le plus faible. Si les anciens militants des luttes héroïques restent attachés à leurs "représentants" aux méthodes impérieuses, les jeunes sont plus individualistes et beaucoup plus circonspects. Ils ont appris à compter et pianotent volontiers sur leur calculette. Les sciences mathématiques et les statistiques donnent tort à la pension par répartition et la condamnent à la banqueroute. La masse des cotisants sera toujours perdante comme au loto. Déjà, la fronde se développe et la nouvelle génération est de plus en plus réticente à alimenter un tonneau des Danaïdes où disparaissent ses forces et sa jeunesse. Avec ce refus de participer au marché des dupes, la pension par répartition pourrait chavirer encore plus vite qu'on ne le pense généralement.

Cependant, l'alternative existe depuis longtemps chez les Anglo-saxons et apparentés dont le tempérament est moins porté à confondre la puissance de l'Etat avec le bonheur de l'individu. Ici, les errances de la gestion et du monopole étatiques sont éliminées. La cotisation ne sert pas à entretenir une armée de fonctionnaires ni à engraisser des profiteurs mais elle est capitalisée selon toutes les règles du calcul actuariel. Lorsqu'il s'agit d'une assurance-vie, elle permet à coup sûr de servir sa pension au cotisant, et s'il s'agit d'un fonds de pension, elle est investie dans le marché selon les règles prudentielles pour, à l'échéance, donner au pensionné le juste produit de ses économies et la rémunération de ses efforts.

Ces fonds de pension sont la cible et le cauchemar des politiciens et de la cohorte de leurs suiveurs. Parce qu'ils mettent en lumière les tares de la répartition et la rigueur des contraintes qu'elle impose, ils sont accusés de tous les maux dont les Etats sont coupables : chômage, spéculation financière, manipulation de l'opinion, fraudes et malversations. La réalité est moins romantique. Les fonds de pension appartiennent aux travailleurs qui y placent leurs économies dans le but de s'assurer une retraite paisible. Ces fonds n'exigent pas du tout un rendement de 15 % comme la propagande du gouvernement le répète à l'envi mais, comme tout investisseur, ils recherchent le meilleur rapport entre le risque et le bénéfice. Jusqu'ici, ils ont toujours mieux réussi que la répartition étatique. Ils ont créé des millions d'emplois en pesant sur la gestion des entreprises, en les assainissant et, chose nouvelle et presque scandaleuse pour certains, en contrôlant les actes et les rémunérations des administrateurs. En dehors des cas où ils sont la propriété de capitalistes comme Maxwell ou Enron, les fonds de pension ont toujours su allier l'efficacité et la sécurité. Leurs clauses et conditions varient de l'un à l'autre et chacun y trouve chaussure à son pied. On y découvre même parfois un assaisonnement de répartition ou un complément de retraite pour les défavorisés. Certains d'entre eux existent depuis plus d'un siècle et ils sont tous passés sans dommage au travers des bourrasques de l'économie et de l'histoire.

Même si, prouesse peu méritoire, les fonds actuels ont des performances supérieures à la calamiteuse gestion de la répartition par les politiciens, et même si la logique de profit peut être comparée à la volonté de puissance de l'Etat basée sur la contrainte, on ne peut ignorer les multiples déconvenues découlant des fonds de pension constitués par une entreprise pour ses travailleurs. La structure de ces fonds, le cordon ombilical qui les relie à leur société-mère, les soumet à ses aléas d'autant plus qu'ils lui fournissent des capitaux importants. L'absence de sanction et de contrôle des gestionnaires les rendent plus aventureux encore comme l'actualité ne cesse de l'illustrer jour après jour. Sans être exposés à des risques comparables, les fonds indépendants n'en présentent pas moins des défauts similaires. Leurs administrateurs ont presque toujours des intérêts personnels dans les entreprises où l'épargne des cotisants est investie. La hiérarchie des pouvoirs en système capitaliste favorise toujours les mêmes.

Ces enchevêtrements d'intérêts contradictoires ne seront démêlés pour le peuple que dans la société anarchiste. Après l'anéantissement de l'Etat, les mutuelles d'assistance autogérées prendront en charge la santé, le chômage et la pension. Elles collecteront les cotisations, placeront les fonds de manière à servir aux mutualistes les meilleurs services et constitueront des réserves non seulement pour garantir le paiement des pensions et amortir les fluctuations des conjonctures mais aussi pour secourir les défavorisés car la solidarité est la garantie de l'égalité, principe sans lequel l'anarchie ne saurait exister. La gestion sera assurée par l'assemblée générale des mutualistes dont les apports seront des parts de propriété et non plus de simples dépôts. Chacun des membres sera consulté et aura la capacité de décider de la politique de la mutuelle, de l'affectation des fonds, de l'éthique à respecter ; ensemble et en particulier, ils préciseront les conditions du contrôle social à l'intérieur des entreprises où leur patrimoine sera investi. Les actuaires ont montré que, rapidement et automatiquement, débarrassés du poids et des gaspillages insensés de la gestion étatique, les capitaux apportés atteindront vite des montants considérables. La boule de neige grossira rapidement au point de provoquer l'avalanche et d'emporter tout le pouvoir de décision en matière financière et économique. Sans le miroir aux alouettes de la répartition, les réserves pour les pensions croîtront de manière exponentielle. Des mains de quelques capitalistes autoritaires et égoïstes, le gouvernement passera aux mutuelles d'assistance autogérées. Sans crédit, sans ce sang frais indispensable à leur vie et à leur expansion, les entreprises s'étiolent et meurent asphyxiées. Pour vivre et prospérer, elles doivent respirer, elles doivent obtenir des banques et des marchés financiers les crédits nécessaires à leurs activités. La puissance des mutuelles d'assistance autogérées leur donnera rapidement les moyens de dominer tous les instruments financiers. Banques et marchés fourniront des crédits aux acteurs économiques mais seulement aux conditions éthiques de leurs propres bailleurs : les mutuelles. Irrésistiblement, les unes après les autres, les entreprises tomberont comme des dominos et viendront grossir le patrimoine de l'économie autogérée. La société capitaliste se transformera ainsi en société démocratique, en société anarchiste.

Mais la Révolution anarchiste est perpétuelle et permanente. Même dans une société anarchiste, l'anéantissement de tous les pouvoirs ne cessera jamais. Il faudra rechercher, extirper et brûler le chiendent sans relâche car l'autorité renaît de ses propres cendres. La grandeur de l'homme est aussi de toujours combattre pour le progrès contre les forces obscures qui l'entourent pour le dominer, pour le ramener en arrière vers un passé ténébreux.

Entre-temps, à l'opposé de son mensonge officiel, l'Etat a parfaitement conscience du désastre de la répartition et il cherche désespérément à amortir le choc de sa déconfiture. En catimini, il favorise la constitution de fonds avec la participation des entreprises sous la forme d'assurances groupes et, comme si cette opération n'était pas suffisante, il encourage fiscalement les personnes physiques à souscrire des assurances-vie et à investir dans les fonds de pension pour compléter la réduction prévisible de la pension d'Etat.

Mais le ciel s'assombrit d'année en année. Aucun remède, aucun orviétan ne peut plus sauver la pension par répartition déjà grabataire. L'Etat est aux abois au fond de l'impasse où il s'est enfermé. Cependant, le spectre de l'échéance lui a inspiré un dernier expédient, un ultime artifice, peut-être la solution géniale ou finale : on va importer de la main-d'œuvre des pays du sud. Les jeunes immigrés travailleront pour payer la pension de nos vieux. Cette nouvelle traite des noirs sauvera-t-elle la pension par répartition ? Dans la pénombre de leurs bureaux, des fonctionnaires déments préparent-ils les papiers timbrés pour l'affrètement de bateaux plombés ?

On sait que le pouvoir rend fou et que nos gouvernants vivent dans un monde de chimères. Au bord du gouffre, ils continuent d'asséner leur dogme : "Seule la main de fer de l'Etat peut assurer aux vieux une pension décente par la répartition". Le bonheur est dans la cacahouète et la sécurité dans la prison.

Comme un parlementaire reste néanmoins un être humain même s'il n'en a plus que l'apparence, et que la marche inexorable du temps l'amène lui aussi finalement au seuil de la retraite, on pouvait s'attendre à ce qu'il aspire comme tout le monde au bonheur par la répartition. Il en a tellement répété le refrain qu'il doit bien y avoir quelque chose de vrai dans ce tombereau de littérature, de sermons du haut de la tribune, de chants louangeurs et de bourrage de crâne. Eh bien non ! Ce qui est excellent pour les autres n'est pas bon pour lui. Il n'a visiblement pas confiance en son propre jugement. Lui et ses semblables, les parlementaires de toutes obédiences et de toutes philosophies se sont garantis une retraite heureuse et tranquille en se constituant pour eux seuls un fonds de pension capitaliste !


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10 février 2002.

ANARCHISTES  ET  LIBERTAIRES.

La fête s'est terminée dans la joie, les danses et les défilés colorés. Les cariocas ont raccroché leur guitare au clou et Porto Alegre a retrouvé son calme et ses problèmes.

La région reçoit une dotation du gouvernement prélevée sur l'impôt perçu comme partout. L'assemblée des citoyens examine d'abord les comptes et l'état d'avancement des réalisations décidées l'année précédente puis elle débat sur l'attribution de la dotation non sans conflits puisque la construction d'une école par exemple diminue la part qui aurait pu être allouée aux fonctionnaires. C'est cette démocratie directe, cette autonomie de décision sur le budget, une réalisation du Parti des Travailleurs, qui a fait la renommée de Porto Alegre.

Les six jours du Forum social n'ont pas changé la face du monde même si les alternatifs ont proposé avec talent et beaucoup d'ardeur leurs remèdes à la mondialisation américaine et au capitalisme triomphant. Leur voix s'est perdue dans la bourrasque médiatique tout entière dévouée à la promotion des politiciens accourus pour s'exhiber au milieu des pauvres et des démunis. Trois candidats à la présidence française disputaient aux parlementaires et aux autres professionnels de la particratie l'avantage de montrer leur plastron aux caméras. Les pouvoirs des Etats, principalement européens, étaient au centre de tous les commentaires et des reportages.

La thèse des politiciens est aujourd'hui bien connue : le monde est dominé par les multinationales qui empiètent sur les prérogatives des Etats et diminuent leur puissance. Pour le bonheur de l'humanité, il convient donc de rogner les ailes de ces vilains corbeaux et d'accroître les pouvoirs des Etats et des politiciens. Ainsi, sans multinationale mais avec un gros Etat fort et omnipotent, le peuple sera heureux.

On se rappellera toutefois qu'un Etat dispose de pouvoirs qu'aucune multinationale ne rêve même d'exercer. Un Etat décide, contrôle et contraint ; il se maintient par sa police ; il punit par amende, prison, travail forcé, peine de mort qu'il abolit ou rétablit à son gré ; il asservit les plus pauvres qu'il dépouille par l'impôt ; il est l'émanation des nantis dont il sert les intérêts ; il fait la guerre à ses voisins avec le sang du peuple ; il est enfin la béquille qui soutient les multinationales qu'il dénonce avec hypocrisie et qui, sans lui, ses faveurs, son assistance et ses pouvoirs de coercition, s'effondreraient sans rémission.

Ce que veut l'Etat, c'est toujours plus. Aujourd'hui, au nom de la lutte contre le terrorisme et le contrôle des multinationales, alors que le terrorisme est l'essence même de son gouvernement et qu'il est le premier capitaliste accapareur de richesses, il vise à mieux encore s'insinuer dans l'intimité privée et la vie publique pour mieux les régenter, mieux museler les révoltés et accroître sa part du gâteau économique.

La différence d'échelle est flagrante. La plus grande multinationale du monde occupe moins de six cent mille personnes tandis qu'un Etat aussi petit que la Belgique par exemple, tellement minuscule qu'il apparaît à peine sur la sphère terrestre, dispose d'une armée de près d'un million de fonctionnaires dévoués. La France en a cinq millions et les Etats-Unis plusieurs dizaines de millions. Les multinationales ne sont que des tentacules qui projettent la puissance de leur Etat hors de ses frontières.

Le discours des politiciens a cependant réussi à jeter le trouble dans la société et même dans les rangs des anarchistes désormais divisés en libertaires rouges et anarchistes noirs. Les Rouges sont réformistes et clouent les multinationales au pilori. Ils militent aux côtés des marxistes et d'Attac pour donner à l'Etat les moyens d'asseoir son hégémonie au sommet de la société de classes. Les Noirs restent ce qu'ils ont toujours été : des révolutionnaires combattant pour l'égalité de liberté en solidarité avec les opprimés, pour l'anéantissement de tous les pouvoirs, de tous les Etats, et l'avènement d'une société sans hiérarchie.

L'histoire avait déjà cuisiné un brouet similaire tout aussi indigeste.

Au plus fort de la Grande Guerre, en 1916, alors que la victoire hésitait mais semblait pencher du côté de l'Allemagne, Pierre Kropotkine et quinze anarchistes incontestables, lançaient un appel en faveur de la France, pays de la Révolution et des droits de l'Homme, et appelaient à l'écrasement de l'Allemagne féodale et impérialiste.

Non, dit Malatesta suivi par la grande masse des anarchistes, nous sommes antimilitaristes et internationalistes. Les anarchistes ne font pas la guerre. Ils font la révolution. Les peuples s'entre-tuent pour une cause qui ne les concerne pas. Ils se déchirent et s'assassinent pour assouvir une rivalité entre la France et l'Allemagne, pour flatter l'appétit de puissance des nantis, leurs oppresseurs. Si la France gagne la guerre, les anarchistes feront la révolution contre le gouvernement franco-français. Si l'Allemagne gagne la guerre et installe un gouvernement à Paris, les anarchistes feront la révolution contre ce gouvernement franco-germain.

Aujourd'hui, les libertaires rouges se trompent de combat. Ils ont pris parti dans une querelle qui ne les concerne pas. Les multinationales ? combien de divisions ? aurait demandé Staline-le-Rouge. Mais ces libertaires égarés ont foi dans les missions de l'Etat. Ils appellent à l'écrasement des multinationales-souris et à la domination des Etats-mammouths. Ils auront les unes et les autres. Ils seront les jouets des unes et les esclaves des autres. Les multinationales et les Etats s'entendront pour les faire taire.

Dans les manifestations anarchistes, les drapeaux rouges côtoient désormais les drapeaux noirs. Beaucoup d'entre eux, les plus nombreux, sont aux deux couleurs. Ils ne sont donc ni rouge ni noir. On ne sait s'il s'agit d'un carnaval ou du défilé des emblèmes d'un club de football.

Le poison s'est infiltré partout, même dans la presse anarchiste. Ses journaux sont devenus bien pensants, réformistes dans la ligne du pouvoir. On ne compte plus les articles sur le devoir des Etats en matière de transport ou d'enseignement ou de subsides aux associations ou de protection des biens, sur la légalité à respecter, sur l'ordre public, sur les méchants casseurs car les libertaires new look sont sages : ils remplissent leur devoir électoral et rentrent ponctuellement leur formulaire de recensement. Ils ont relégué la polémique au placard et l'impertinence au vestiaire. Décidément, le sucre a carié la dent. Ce porc-épic n'était qu'un lapin. La guimauve a remplacé le poivre noir. On fait passer le pain bis avec de la confiture. Quant à la révolution et à la mission historique de l'anarchie ? nos libertaires en massepain tolèrent encore leur mention rhétorique mais le plus souvent ils s'en saisissent pour les étouffer sous un coussin.

Qui a encore peur des anarchistes ?

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27 janvier 2002.

LA  REVOLUTION.

Votée le 24 juin 1793, la Constitution de l'an I faisait de la révolte contre l'oppression "le plus sacré des devoirs".
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"Les gens de loi sont comme les prêtres, ils trompent le peuple". (Danton).
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En 1789, Paris était la plus grande ville du monde avec son million d'habitants. La commune, gouvernement révolutionnaire de Paris, est installée en 1789 après la prise de la Bastille. En 1790, une nouvelle commune est élue par les citoyens actifs (assez riches pour payer l'impôt). La nuit précédant le 10 août 1792 (prise des Tuileries) une commune insurrectionnelle est installée par les citoyens actifs et passifs. Robespierre en faisait partie. Cette commune deviendra de plus en plus extrémiste jusqu'à la fin de 1793 lorsqu'elle est supplantée par le Comité de Salut public (Robespierre, Couthon, Saint-Just).
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En 1789, le duc d'Orléans faisait de l'or dans son grenier. Pour cela, il était nécessaire de disposer de certains ingrédients, comme le squelette d'un homme mort à une date précise. C'est ainsi que les restes de Pascal servirent, dit-on, aux étranges manipulations des alchimistes du duc d'Orléans.
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La faveur des puissants fait tourner les têtes. Mirabeau et Barnave, d'abord opposés à la royauté et favorables aux libertés, sont retournés par la reine. Il suffit à celle-ci de rencontrer Mirabeau pour que ce dernier se vende à elle en se voyant déjà premier ministre et plus encore. Il en va de même de Barnave qui, après s'être entretenu avec la reine dans la voiture lors du retour de Varennes, change de conviction. La vanité des hommes leur trouble l'esprit. Ils croient qu'il leur suffit de paraître pour que même une reine de France admire leur esprit et leur prestance au point de souhaiter les conserver auprès d'elle. Il en a été autrement. La reine s'est jouée d'eux. Elle misait sur d'autres qu'eux. La leçon est de tous les temps. Les puissants brillent et attirent les papillons puis ils les brûlent.
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"La défiance est à la liberté ce que la jalousie est à l'amour". (Robespierre).
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La guerre de Vendée a coûté cinq cent mille vies. L'Angleterre a voulu, encouragé, soutenu, organisé, payé, armé, conseillé, revendiqué cette tragédie.
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"Le roi est dans l'ordre moral ce qu'au physique est le monstre". (Grégoire).
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Jusqu'à la Révolution, les lois étaient les lois de Dieu, les lois de la religion catholique.
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A l'époque de la Révolution, la classe ouvrière n'existait pas. Et il serait erroné de voir dans la Révolution la lutte de cette classe pour son émancipation. La Révolution est la lutte du peuple (le Tiers) contre les privilèges.
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Les prêtres, devenus fonctionnaires payés par l'Etat, furent invités à prêter le serment de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée et promulguée par le roi. Cette formalité, importante sans doute ne doit pas étonner. Le gallicanisme séculaire de l'Eglise de France s'était fort bien accommodé d'une grande liberté à l'égard de Rome. Et un serment exigé de fonctionnaires ne doit pas non plus soulever d'objection de principe. L'opposition du clergé à la constitution civile vient sans doute de la sujétion de l'Eglise de France à l'Etat. Elle était habituée à plus d'indépendance, à balancer entre l'Etat et Rome et, en intimidant l'un par l'autre, à décider elle-même. Après la condamnation de la constitution civile du clergé déclarée schismatique et hérétique par le pape, la cassure entre les prêtres des deux partis s'accentue et devient vite une opposition irréconciliable. Le roi lui-même choisit de suivre sa foi, et décide de s'évader.
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Robespierre eut trois costumes. Il arrive d'Arras vêtu de l'habit olive. Le très célèbre habit rayé lui succéda. Le dernier fut l'habit bleu de ciel porté à la fête de l'Etre Suprême. Il détestait le tutoiement fraternel. Nul homme, disait-il, ne devrait avoir plus de trois mille livres de rente.

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01 janvier 2002.

BRUXELLES...

Ce dernier commentaire sur le sommet de Bruxelles ressemble à première vue aux reliefs réchauffés d'un repas n'ayant plus aucun intérêt gastronomique. Cependant, quelques petites nuances personnelles peuvent peut-être encore pimenter la sauce.

Dominés par l'impérialisme américain, les Etats européens ont créé une Union pour renforcer leur pouvoir sur leurs peuples respectifs et empêcher les Etats-Unis de grignoter une partie de leur gâteau. Empêtrés dans leurs rivalités, les Européens ne cessent de se chamailler sur des questions de préséance et d'influence. Ces querelles de puissants entre quelques Grands, Moyens et Petits ne concerneraient qu'eux et leurs ambitions si l'addition n'était toujours payée par les mêmes, ceux qui ne sont pas admis au festin et qui reçoivent les coups de bâtons.

A l'occasion de la clôture de la présidence européenne de la Belgique, la réunion des chefs d'Etat de l'Union s'est tenue à Bruxelles. De châteaux en Palais, de caviar en foie gras, l'Union a, comme d'habitude, montré sa désunion. La dévolution des sièges des nouvelles agences a été l'occasion de débats sordides et interminables au point que la décision a dû été reportée. Finalement, la prébende la plus importante fut enlevée de haute lutte par la France après une bataille de chiffonniers. Et l'on a pu voir Giscard-le-Nanti et Jospin-le-Trotskiste, très satisfaits l'un de l'autre, attablés ensemble devant le tout nouveau fromage de la Convention sur l'avenir de l'Europe. Chargé d'annoncer la nouvelle, le Premier belge Verhofstadt s'est d'ailleurs permis des commentaires dénigrants et méprisants sur la personne de l'ancien président de la république.

En marge des agapes des nantis, trois journées de manifestations ont marqué le sommet.

Le 13 décembre, les syndicats intégrés au système capitaliste avaient battu le rappel de leurs affiliés et réussi une mégamanifestation qui a processionné tout l'après-midi aux pieds des ministres européens enchantés.

Le lendemain 14 décembre, la manifestation du D14 rassemblait quelques 80 associations auxquelles les anarchistes s'étaient joints. Le défilé s'est déroulé dans une atmosphère moins paisible que le jour précédent. Les banderoles contre l'Europe des marchands et de l'argent se doublaient d'autres slogans appelant à la révolution contre l'Etat et contre tous les Pouvoirs. Harcelés sans cesse par des policiers en civil infiltrés dans la manifestation, les anarchistes ont jusqu'au bout conservé leur sang-froid, limitant leurs ripostes, malgré les provocations, à quelques voitures de luxe endommagées, quelques agences de banque attaquées et deux postes de police saccagés. Mécontente d'avoir été l'objet de la colère populaire, la police en uniforme attendit la fin de la manifestation et la dislocation pour attaquer avec autopompes et matraques. Plusieurs milliers de personnes se retrouvèrent ainsi enfermées dans le carré de Tours et Taxis. A l'évidence, les policiers n'obéissaient plus à personne et cherchaient à régler quelques petits comptes personnels. Un affrontement général fut évité de justesse mais l'avertissement était clair : la police voulait casser du prolo, nostalgie des bastonnades.

Le samedi 15 décembre, deux manifestations étaient organisées. La première, composée d'associations réformistes, prenait la forme d'une Marche pour la Paix tandis que la seconde rassemblait les anarchistes ayant répondu à l'appel de la "Coordination anarchiste européenne".

Vers 14 heures, une mer noire de plusieurs milliers d'anarchistes recouvrait la Porte de Hall. Au moment du départ du cortège, on apprenait l'arrestation préventive ou administrative - les qualificatifs ne manquent jamais dans ces cas-là - d'une dizaine de militants. La tension montait déjà. Le pouvoir poursuivait ses provocations entamées la veille. Comme l'avouera le ministre belge de l'Intérieur dans une interview à la télévision, des policiers spécialisés et déguisés, en jeans et avec piercings, avaient pris place dans le cortège pour observer, arrêter, empêcher, dénoncer ou réprimer. La manifestation s'est ainsi déroulée dans une liberté très surveillée et sous le regard des autorités. Malgré ou à cause de cela, au retour vers la street party, des voitures de grand luxe, garée ostensiblement ou imprudemment sur le parcours de la manifestation, subirent comme la veille les conséquences de leur témérité. Quelques vitres et une agence de banque furent mises à mal. Une rumeur persistance indique toutefois que ces déprédations furent l'œuvre des policiers infiltrés qui, comme le jour précédent, ne furent pas avares de provocations. En coordination avec leurs collègues robocops qui enserraient plus spécialement la queue du cortège, ils isolaient certains manifestants pour procéder à des arrestations, pratiquant la traque des traînards, chassant devant eux les petits groupes isolés. Le point d'orgue fut donné lors de la street party où, comme la veille, la police cherchait l'incident. On apprit le lendemain que les policiers avaient été abandonnés à leurs instincts, leurs chefs se querellant sur leurs compétences respectives, les politiciens s'énervant et comme d'habitude jouant la mouche du coche. En conclusion : le pouvoir n'a pas su garder ses chiens en laisse.

Le succès de la manifestation est incontestable. On n'avait jamais vu autant d'anarchistes ensemble. La girouette de l'histoire s'est détournée du marxisme depuis plus de dix ans maintenant et les bourrasques populaires actuelles ne soufflent décidément pas en direction ce cette vieille doctrine. Le drapeau noir reste seul debout sur le champ de bataille des luttes sociales.

Cette leçon ne semble pas avoir été comprise de la CNT française qui a refusé de participer à la manifestation des anarchistes. Elle a choisi de défiler avec les légalistes. Abandonnant son idéal révolutionnaire, elle a dérapé dans son virage à droite et s'est jetée dans les bras des réformistes et des partis politiques.

Les commentateurs se sont beaucoup attardés sur les Black Blocks qui auraient noyauté la manifestation anarchiste. En réalité, ces jeunes coquelets sont encore bien tendres. Ils commencent à peine à aiguiser leurs ergots mais ils font toujours très poussins. Ils devront encore beaucoup travailler avant d'allumer l'incendie de la révolution.

Par contre, la police semble avoir mieux assimilé les techniques d'interventions musclées. Les gentils Legal Teams, composés de jeunes juristes assistant les manifestants arrêtés pour empêcher le viol de leurs droits, ont appris à leurs dépens que le glaive de la loi n'est aiguisé que d'un côté, celui de la répression des petits. Plusieurs de ces jeunes gens ont été empoignés par les policiers skin heads, fachos et rambos, jetés à terre, menottés, battus et piétinés, injuriés et couverts de crachats. Ils savent aujourd'hui que la loi est d'abord une trique dans la main des puissants.

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10 décembre 2001.

ALLAH  VS  U.S.

Pour les musulmans, l'Afghanistan des talibans était le seul pays islamique respectant les préceptes du Coran et du Hadîth. A ce titre, ce régime religieux ne pouvait qu'être béni d'Allah, couvert de ses bienfaits et protégé de ses ennemis. Comme l'avait fait le prophète avant eux, les talibans ont allumé la guerre sainte contre les infidèles dont la présence sur le sol sacré de l'Arabie saoudite est une profanation. La réussite de l'attentat contre le WTC les a renforcés dans leur conviction d'être la première vague de la tempête qui va recouvrir le monde, engloutir les infidèles et consacrer le règne d'Allah.

Nuls autres que les talibans et leur excroissance Al-Qaeda n'auraient osé mordre dans la queue du lion américain. Le branle-bas de combat outre-Atlantique, l'appareillage des flottes de navires et d'avions firent frémir le monde sans ébranler les certitudes des croyants islamistes. Par dizaines et dizaines de milliers, les manifestants marchèrent dans les rues d'Islamabad et de Karachi en appelant à la Djihad, en hurlant leur foi dans la victoire par Allah.

Mais en quelques semaines, l'ouragan américain s'abattit sur les talibans, les balayant comme fétus, les laissant nus et hébétés sur le sable de leur désert.

On ne sait qui furent le plus stupéfait du mollah Omar, de Ben Laden, de la foule des talibans ou des myriades de croyants dans la galaxie islamique. Leurs certitudes s'écroulaient comme les Bouddhas, patrimoines de l'humanité, qu'ils avaient détruits dans leur fanatisme. Allah, non seulement ne les avait pas protégés, mais il s'était détourné d'eux. Il semblait s'être enfui dans un nuage de poussière en les abandonnant désarmés et seuls aux mains de leurs ennemis. Dans Islamabad et Karachi, les clameurs s'étaient tues. Aucun cri, aucune manifestation ne troublaient plus le calme des rues. A l'intérieur des maisons, l'incompréhension succédait à l'incrédulité. Comment Allah avait-il pu se détourner de ses serviteurs les plus fidèles ?

Les théologiens musulmans vont à présent devoir expliquer l'inexprimable. Alors que la prédication du prophète, le Coran lui-même et toute la tradition ont promis la protection et les bienfaits d'Allah aux vrais croyants, ceux-ci ont été vaincus presque sans pouvoir combattre. Ils ont été ridiculisés aux yeux du monde entier par des infidèles prétentieux et arrogants. Les Américains ont écrasé le régime islamique aussi facilement qu'un parent donnerait la fessée à un enfant pris en défaut. Dans ces conditions, comment peut-on encore être musulman ?

Un problème similaire et toujours non résolu s'est posé aux théologiens juifs à la fin de la deuxième guerre mondiale. Par la voix de Moïse, Yahvé a promis sa protection et des bienfaits sans nombre aux Juifs qui respecteraient la loi. Quant à ceux qui l'enfreindraient, sa colère les poursuivrait et les accablerait de maux et d'épreuves. Tels sont les termes de l'Alliance de Yahvé avec son Peuple. La Torah a été écrite pour toujours par Moïse dans le Pentateuque. Au cours des siècles, les rabbins ont enseigné que les persécutions endurées par le peuple juif étaient dues à son infidélité, à sa persévérance dans le péché, à son inobservance de la Torah. Mais le génocide nazi s'est abattu principalement sur les Juifs de Pologne, de Hongrie et des autres pays d'Europe centrale. Ce fut sur ces Juifs parmi les plus pieux, parmi les plus vertueux, parmi les plus respectueux des traditions et de la loi, ce fut sur ces presque saints que l'extermination s'est acharnée. Et pendant ce temps-là, les mauvais Juifs, surtout américains, prospéraient sans rien respecter du sabbat, du cacher, choisissant le matérialisme impie plutôt que les obligations de la loi de Moïse. Et les tentatives de certains rabbins d'expliquer que les victimes du génocide étaient animées par des âmes de Juifs pécheurs qu'elles ont rachetées par leur sacrifice n'ont rien arrangé. De telles maladresses ajoutent encore à la déroute théologique. A la suite de cette inexplicable tragédie au regard de la Torah, on sait que de nombreux Juifs se sont détournés et se détournent encore de leur religion.

Qu'en sera-t-il des musulmans placés devant le même problème ?

Et sont-ils conscients d'une autre vérité, tellement actuelle aujourd'hui : aucun pays musulman n'a développé une société technicienne et industrielle.

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15 novembre 2001.

LA  PAIX  AMERICAINE.

Après quelques bombes plus ou moins intelligentes sur l'Afghanistan, l'Amérique cherche des cibles et, n'en trouvant pas, casse les cailloux du désert en attendant d'imposer à ce pays la démocratie d'outre-atlantique et ses valeurs.

Les événements du 11 septembre seront un investissement d'une rentabilité immédiate : les deux tours de WTC et ses victimes contre une avancée stratégique en pleine Asie centrale dans le dos de la Russie et aux portes de la Chine.

L'Amérique a cette particularité d'aimer le monde entier. Elle vole au secours des uns, puis des autres, sans jamais ralentir les élans de son cœur. Un jour, elle apparaît et vous serre dans ses bras en vous disant combien elle vous aime. Mais le lendemain, vous êtes toujours dans ses bras et vous ne pouvez plus desserrer son étreinte. Cinquante ans plus tard, elle vous aime toujours autant. Elle continue de vous fournir ses F16 et son Coca-Cola tout en vous enrobant toujours plus dans son ketchup.

L'Afghanistan est aujourd'hui l'objet de toutes ses attentions. Nul doute qu'il sera bientôt libéré des terroristes talibans et que la sphère d'influence américaine s'étendra sur de nouveaux espaces.

Cette marche triomphale des Etats-Unis s'accomplit avec l'accord de la Russie qui, en d'autres temps, aurait réagi autrement à cette menace sur sa frontière sud. Mais aujourd'hui, elle approuve. Elle pousse même l'amabilité plus loin en demandant son admission dans l'Otan. Pourquoi ? L'Otan enveloppera bientôt la terre de son patchwork de nations disparates mais sous l'autorité d'un seul. Et cette armée gigantesque tournera son regard vers le seul ennemi à sa mesure : la Chine.

Ainsi, la paix américaine régnera sur le monde comme au Proche-Orient par exemple où un soldat vient de tuer un enfant dont le crime était de ne pas être juif, car si l'enfant avait été juif, le soldat ne l'aurait pas tué.