SOMMAIRE
KROPOTKINE.
Pierre
KROPOTKINE












Aristocrate russe, le prince Pierre Kropotkine (1842-1921) est né à Moscou dans la vaste demeure familiale. Pendant les mois d'été, toute la maisonnée séjournait dans son domaine, immense propriété, entretenu et mis en valeur par une myriade de serfs.

Pierre est éduqué dans un premier temps par plusieurs précepteurs avant d'être envoyé à l'école des Pages de Saint-Pétersbourg où il poursuit son instruction. Dès ce moment, l'adolescent s'intéresse à la population de l'immense cité et en particulier au sort des pauvres et des réprouvés qui l'étonnent par leur sagesse et leur bon sens. Il souligne dans ses cahiers d'étudiant combien les épreuves renforcent la solidarité et l'entraide.

Mais les études accaparent le jeune homme. Il se distingue en particulier dans les sciences physiques et mathématiques avec une prédilection pour la géographie. C'est pourquoi, ses études terminées et devenu officier, Pierre Kropotkine choisit de servir en Sibérie dans un régiment de Cosaques. Pendant cinq années, il va parcourir d'immenses territoires, réalisant de nombreux relevés topographiques et accumulant des notes sur les caractéristiques géologiques et physiques de la steppe sibérienne. Pendant ces années passées à la dure, en chevauchées harassantes mais vivifiantes dans la compagnie constante des rudes cavaliers cosaques, il est conquis par leur mentalité simple mais pleine de sens pratique. Déjà, il voit dans la multitude du peuple russe, dans sa diversité, dans son labeur, la grande vague qui, dans un immense mouvement lent mais obstiné, vient battre le pied de la forteresse féodale.


IL  Y  ENTRE  EN  CURIEUX, 
IL  EN  RESSORT  ANARCHISTE.

A vingt-deux ans, Kropotkine éprouve le besoin de compléter ses études. Il démissionne de l'armée pour s'inscrire à l'université de Saint-Petersbourg. Il y brille en mathématiques et se spécialise en géographie. Des distinctions lui sont octroyées et il occupe des postes importants à la Société géographique de Russie. A diverses reprises, il représente son pays lors de réunions et de congrès internationaux. C'est ainsi qu'au cours d'un voyage d'études en Suisse, en 1872, il s'intéresse à l'A.I.T. et est invité par les fameux horlogers de la Fédération jurassienne, organisme anarchiste dissident. Kropotkine s'enthousiasme pour leur cause et il assiste au Congrès international anarchiste de Saint-Imier organisé par Bakounine et les horlogers à la suite de leur exclusion de l'A.I.T. Il y entre en curieux, il en sort anarchiste.

De retour à Saint-Petersbourg, il se mêle au peuple et entreprend une intense propagande, secourant les pauvres et les réprouvés, instruisant les travailleurs, distribuant livres et brochures, se multipliant pour propager la doctrine anarchiste et préparer la révolution. Repéré et recherché par la police comme agitateur et terroriste, il réussit à échapper à tous les traquenards, ne logeant jamais deux nuits consécutives sous le même toit et effaçant toutes traces de son passage. Après deux ans de cette existence clandestine faite de dévouement et d'intense propagande, il est finalement arrêté et incarcéré dans les cachots de la sinistre forteresse Pierre et Paul. Soumis à un régime de plus en plus pénible, subissant des traitements dégradants et des privations destinées à le briser, sa santé s'altère mais il résiste et finalement, avec la complicité d'amis dévoués, il réussit à tromper la vigilance de ses gardiens et à franchir les murs de sa prison. Muni de faux papiers, il s'embarque pour l'Angleterre, échappant ainsi au destin réservé à ceux qui s'élèvent contre l'absolutisme du pouvoir tsariste.

De Grande-Bretagne, il gagne la Suisse qu'il connaît bien. Avec James Guillaume, l'un des piliers de la Fédération jurassienne, et en compagnie des militants horlogers, il reprend une activité de propagande, écrivant des articles dans des journaux, distribuant des tracs dans les rues, tenant des réunions dans des bistrots, soutenant et visitant les sections et les cercles anarchistes.

Représentant la Fédération jurassienne, Kropotkine participe à des congrès socialistes et voyage de Bruxelles à Londres puis Paris où sa réputation l'a précédé et où il rencontre et s'entretient avec les personnalités en vue de l'époque. Il est écouté, reconnu comme théoricien de l'anarchie et devient un porte-parole informel du mouvement. Mais la Fédération suisse est accusée d'être le repaire des révolutionnaires qui organisent et exécutent des attentats partout en Europe. Comme ailleurs, les anarchistes suisses sont arrêtés et persécutés. Pour les défendre, Kropotkine se multiplie et fonde des journaux dont "Temps nouveaux". Le succès de cette presse témoigne de la place occupée par les anarchistes dans la Société de cette fin du XIXe siècle.

Peu après, il est expulsé de Suisse et déclaré indésirable en Angleterre. Partout, les portes se ferment devant les anarchistes. Kropotkine se fixe alors en France où il doit s'entourer de précautions pour faire échec à la police politique russe qui, à la suite de l'assassinat du tsar Alexandre II, avait entrepris l'élimination des opposants à l'étranger après avoir réussi à démanteler la plupart des réseaux anarchistes en Russie.


PARTOUT,  LES  PORTES  SE  FERMENT 
DEVANT  LES  ANARCHISTES.

En 1882, Kropotkine participe à la grève insurrectionnelle de Lyon où l'industrie de la soie en déclin licencie massivement. Les travailleurs dans la misère s'étaient révoltés et le mouvement dégénérait en affrontements sanglants. Kropotkine, accusé d'être le chef des poseurs de bombes, est arrêté, jugé promptement, condamné lourdement et enfermé dans la prison de Clervaux. Le monde scientifique s'émeut et de nombreuses personnalités, parmi lesquelles Victor Hugo, interviennent en sa faveur. Sa détention s'en trouve allégée et, après quatre années d'incarcération, il est amnistié et expulsé vers l'Angleterre qui a accepté de l'accueillir.

La presse britannique sollicite sa collaboration et il écrit de nombreux articles pour le "Times" et d'autres journaux. Il entreprend des tournées de conférences en Angleterre et aux Etats-Unis. Il publie des souvenirs et rédige des ouvrages de doctrine. Lors de la guerre 1914-1918, au contraire de nombreux anarchistes qui le lui reprocheront, il signe le "Manifeste des seize" où il prend position contre l'Allemagne féodale et pour la France, patrie de la Révolution et de la liberté.

Rentré en Russie après Octobre et la prise de pouvoir des bolcheviques, il refuse de se rallier au régime et meurt à Moscou en 1921.



Les conceptions anarchistes de Kropotkine sont celles d'un communiste, mais d'un communiste libertaire d'avant la dérive marxiste, qui voit l'Histoire avancer et transformer la Société en l'humanisant par la solidarité et la liberté.

Pour la plupart des économistes, le travail est la seule valeur. Le travail confère à un bien ou à un service une qualité : il le rend propre à satisfaire un besoin. Un besoin est sans valeur lorsqu'il peut être satisfait sans travail. Une mûre cueillie par un promeneur sur le bord d'un chemin de campagne et consommée sur place en est un exemple. La plupart des besoins ne peuvent cependant être satisfaits sans travail et c'est ce travail, et non pas le bien lui-même, qui a une valeur. Le bien ne devient propre à satisfaire un besoin et n'acquière une valeur que par la quantité et la qualité du travail qui a permis de le fabriquer, qui s'y trouve intégré et qui lui donne son utilité.


IL  VEUT  SUPPRIMER  LE  PROFIT
POUR  LE  REMPLACER  PAR  LA  SOCIETE  DE  CONSOMMATION.

Kropotkine raisonne autrement. Il veut supprimer la Société de profit pour la remplacer par une Société de consommation. Il considère qu'un bien ou un service n'a de valeur que s'il est consommé, que s'il trouve preneur, que dans la mesure où il satisfait effectivement un besoin. En effet, si un bien contient beaucoup de travail, il a ou devrait avoir une grande valeur. Mais si ce bien ne trouve pas preneur, si personne ne lui découvre une utilité, alors il est sans aucune valeur. C'est donc la consommation qui confère sa valeur à un bien. Et Kropotkine propose de placer la consommation en tête de l'organisation de la Société et de reléguer la production à sa vraie place, importante mais non primordiale, de la subordonner à la consommation. Les biens seraient fabriqués et les consommateurs se serviraient sur le tas pour satisfaire leurs besoins. La production s'adapterait d'elle-même à la consommation. La demande d'un bien provoquerait sa fabrication et la disparition de la demande arrêterait sa production. Ce système implique l'abolition du salariat et de la rémunération car on aperçoit immédiatement la difficulté qui résulterait de la fabrication de biens dont la demande existerait mais que le consommateur ne pourrait acquérir par manque de moyens financiers. Le bonheur ne réside pas seulement dans le désir, il s'accomplit surtout dans son assouvissement. Proposer des biens au peuple sans qu'il puisse les posséder n'est pas offrir une rose mais seulement ses épines. La suppression de l'argent résoudrait le problème, mais le monde sans argent n'est qu'un fantôme hantant les livres des collectivistes auquel Kropotkine apporte sa contribution. L'idéal communiste anarchiste est supposé changer la donne. En émancipant le consommateur de la tutelle autoritaire de l'Etat, il lui rendrait la raison et le pousserait naturellement à n'acquérir que les biens dont il a besoin. Si Kropotkine cultive un parfait mépris pour les vices des institutions, il croit profondément en l'homme. La consommation deviendrait alors le seul critère. Ainsi, tous les besoins seraient satisfaits et la misère disparaîtrait. L'adaptation de la production à la consommation s'accomplirait par un processus simple et automatique. Ce système constitue le communisme de Kropotkine. Il a été presque unanimement considéré comme utopique, même par les anarchistes les plus éminents, mais il convient néanmoins de considérer que Kropotkine, esprit scientifique et conséquent, aura au moins eu le mérite de mettre un bémol à l'hymne au travail pour en réduire l'importance et poser la question de son utilité. Un travail n'a pas de valeur en soi. Il n'a de valeur que s'il est utile à quelqu'un. Un travail inutile est un gaspillage, une non-valeur.


CE  SYSTEME  CONSTITUE  LE  COMMUNISME  DE  KROPOTKINE.

Pour atteindre le but magnifique du communisme anarchiste, pour marcher avec l'Histoire vers plus de liberté, il faut propager son idéal, recruter, semer dans les consciences. Le progrès n'est pas de maintenir un consensus trompeur, un compromis boiteux, ce n'est pas se raidir dans la peur du lendemain, c'est avancer hardiment vers la liberté, aspiration des peuples, promesse de la Révolution. Le communisme anarchiste est inscrit dans le siècle. La préparation de la révolution n'est pas égale parmi les nations. Certaines, de tradition féodale, auront plus de difficultés pour secouer leurs chaînes. D'autres, mieux préparées, seront les avant-gardes et partiront les premières à l'assaut de l'oppression. De proche en proche, le moment venu, les révolutions allumeront leurs incendies de nations en nations. Quelques-uns seront étouffés, écrasés et noyés dans le sang. D'autres vacilleront, irrésolus, inconstants, ils résisteront ou seront prêts de succomber sous les bottes. Enfin, les plus forts, les plus nombreux renverseront toutes les défenses et triompheront de toutes les résistances. Ceux-là illumineront les obscurantismes alentours, apportant leurs braises aux feux éteints, ranimant les flammes et les cœurs hésitants. Parce que le peuple le veut, parce que l'Histoire l'a écrit sur le front des nations, l'anarchie embrasera le monde tout entier.

Kropotkine a la foi du charbonnier. Depuis que, comme Saül sur le chemin de Damas, il a reçu la révélation anarchiste à Saint-Imier, lors du Congrès de la Fédération jurassique, il ne cesse de proclamer la bonne parole : le peuple détruira l'Etat et bâtira la Société anarchiste dans la liberté, l'égalité et la justice.


LE  PEUPLE  DETRUIRA  L'ETAT 
ET  BATIRA  LA  SOCIETE  ANARCHISTE 
DANS  LA  LIBERTE,  L'EGALITE  ET  LA  JUSTICE.

L'unité fédérative anarchiste devrait être calquée sur la commune, non pas sur la commune contemporaine issue d'un processus électif manipulé et trompeur, mais sur les communes du moyen-âge qui s'étaient organisées spontanément, avaient contesté le pouvoir, lutté pour leurs droits et obtenu des concessions significatives. Lors de la Révolution aussi, la première Commune de Paris, surgie du peuple, avait joué un rôle de premier plan dans l'orientation progressiste de la Convention. La commune, le village, le quartier, sont des unités à taille humaine, où beaucoup de personnes se connaissent, se parlent et échangent leurs avis, où les préoccupations sont semblables. La cellule fédérative ne doit pas être trop petite pour éviter la dispersion et assurer un contact suffisant, ni trop grande pour permettre un débat où chacun peut intervenir et éviter les phénomènes de groupes. Dans cet environnement, le peuple peut se faire entendre comme il l'avait fait dans le passé, lorsque sa clameur était assez forte pour inspirer la crainte.

En partant de la commune, l'organisation de la Société par la méthode fédérative qui collationne échelon par échelon les décisions des assemblées, s'oppose résolument aussi bien aux conceptions marxistes que libérales. Ces derniers grands courants sociologiques semblent antinomiques mais, en réalité, ils concourent au même but : le renforcement perpétuel des pouvoirs de l'Etat, le premier au nom de l'appropriation collective, le second pour accroître son autorité car l'Etat a toujours été le meilleur auxiliaire des possédants. Confronté à cette dualité, Kropotkine y voit clairement une condamnation du marxisme. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Si un socialiste utilise les mêmes procédés que les exploiteurs bourgeois, il ne pourra être qu'un oppresseur lui-même. Ce nouveau despotisme n'est pas un progrès mais une corruption nouvelle ajoutée au despotisme ancien.

L'incrustation des socialistes dans les gouvernements ne changera pas la nature du pouvoir mais contribuera à créer de nouveaux monopoles, sources d'abus et d'excès. L'Etat s'en trouvera affermi et le résultat final sera opposé au but proclamé. Lorsque les socialistes demandent de plus en plus de nationalisations, ils collaborent dans les faits au renforcement de l'Etat et ils rendent plus difficile et plus aléatoire la victoire de la révolution. Ils en reculent certainement le déclenchement. Plus les outils économiques sont contrôlés par l'Etat, plus ils deviennent des armes contre les travailleurs et le peuple.

Les anarchistes doivent combattre ces procédés contre-révolutionnaires et s'attacher à donner au peuple le contrôle des moyens de production. L'alternative est claire, ou bien l'ennemi de classe, l'Etat, s'empare de la richesse économique, accroît sa puissance et sa capacité de répression, ou bien les travailleurs prennent eux-mêmes possession des entreprises qui sont leurs outils de travail et ils deviennent des acteurs sociaux avec lesquels il faut compter.

Le problème des paysans se pose en termes différents. Les contraintes et le mode de vie à la campagne sont particuliers et les réticences du monde paysan à l'égard du changement sont bien connues. Mais Kropotkine regarde vers l'avenir. Il envisage la mécanisation prochaine et nécessaire de l'agriculture pour satisfaire aux besoins alimentaires des villes. Les usines fabriqueront les ustensiles et les machines agricoles. Petit à petit, les paysans abandonneront leur méfiance et, entraînés dans la solidarité par l'interdépendance de leurs propres intérêts avec ceux des travailleurs des villes, ils se joindront spontanément à la révolution.


KROPOTKINE  S'INDIGNE  DE  L'OBSCURITE
OU  L'HISTOIRE  A  MAINTENU  LE  PETIT  PEUPLE.

Les historiens se sont souvent attachés à relater les grands événements qui ont jalonné l'errance des hommes pendant des millénaires. Les luttes des puissants, le choc des ambitions, les ruses des religions pour la direction des esprits remplissent les pages de livres innombrables. Les cliquetis des armes des forts le disputent à l'intransigeance des philosophes. Et tout à côté, oublié, le peuple subit et souffre. Les chroniqueurs ne s'abaissent pas à relater l'épopée de la solidarité et de l'entraide. Cet héroïsme-là n'est pas assez chatoyant, pas assez spectaculaire pour charmer les imaginations, pour intéresser un public avide de hauts faits. Kropotkine s'indigne de l'obscurité où l'Histoire a maintenu le petit peuple, alors qu'au cours des siècles, il était présent pour soutenir les faibles, secourir les blessés, nourrir les affamés. Les hommes partagent avec les animaux l'aptitude remarquable de l'entraide. Ils se sont toujours naturellement portés au secours de leur semblable en danger pour le protéger, l'assister, l'aider à réparer ses forces et à repartir de l'avant. C'est précisément sur cette constante, sur cette solidarité jamais démentie que l'anarchie se base pour formuler ses propositions sociologiques. Aux relations antagonistes de dominants à dominés, l'anarchie répond par l'égalité des droits, par l'abolition des hiérarchies dont le symbole demeure l'Etat autoritaire. Il n'est pas de grand capitaine, pas de figure marquante, pas d'esprit profond qui n'ait en filigrane de ses exploits une multitude de petites gens obscurs, industrieux, courageux, travailleurs sans lesquels aucun d'eux n'aurait atteint la notoriété. Les livres retiennent l'écume du drame humain, alors que l'Histoire est poussée par la vague du peuple.