SOMMAIRE
PROUDHON.
Pierre-Joseph
PROUDHON















La famille de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) est modeste. Son père est tonnelier dans un faubourg pauvre de Besançon et sa mère est cuisinière. Très jeune encore, il garde les vaches et il conservera un souvenir ému de son enfance campagnarde et du contact avec la nature, les animaux, les paysans. Après avoir étudié au collège de Besançon, il doit aider à subvenir aux besoins de sa famille. Il devient typographe puis compagnon imprimeur et effectue son tour de France. Avec des amis, il achète une imprimerie qui périclite bientôt et le laisse très endetté.

Agé de 29 ans, Proudhon réussit son baccalauréat et obtient de la Fondation Suard, au titre de jeune homme doué et pauvre, une pension de 1.500 francs par an pour l'aider à parfaire sa formation.

Il débarque à Paris. Son métier d'imprimeur lui a mis dans les mains de nombreux livres de toutes sortes et il s'est beaucoup instruit. Il lit le latin, se frotte à la théologie et étudie Fourier. Mais la vie est rude pour les pauvres et Proudhon ressent tour à tour des sentiments de résignation, de lassitude, d'abandon puis de révolte. Il a beaucoup réfléchi et c'est en homme sûr de soi qu'il publie enfin son premier mémoire : "Qu'est-ce que la propriété ? C'est le vol !" Il fustige l'exploitation de l'homme par l'homme et fait scandale. Il est classé parmi les révolutionnaires et étiqueté comme asocial. Un nouveau mémoire sur la propriété : "Avertissement aux propriétaires" l'envoie devant les assises. Il se défend lui-même et est acquitté.

Son immense capacité d'étude et sa volonté farouche de tout apprendre lui ont donné un savoir encyclopédique. La notoriété le rejoint et il publie son "Système des contradictions économiques". Il se lie avec Bakounine. Il fait la connaissance de Karl Marx. Mais les deux hommes ne s'entendront pas car Marx est peu enclin à accueillir une analyse sociale qui pourrait apparaître comme une critique de sa propre doctrine.

Après la révolution de 1848, Proudhon se présente à la députation et il est élu à l'Assemblée nationale. Peu après, il publie plusieurs articles contre le futur Napoléon III alors prince-président. Il est aussitôt arrêté, condamné à trois ans de prison et incarcéré.

Libéré après avoir purgé sa peine, Proudhon continue de publier. En 1858, il écrit le volumineux "De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise" et il se retrouve à nouveau devant un tribunal. Condamné à trois nouvelles années de prison, il s'enfuit à Bruxelles et ne revient en France qu'en 1862. La doctrine du père de l'anarchie est maintenant bien établie. Il refuse de participer à un système injuste et oppresseur. Il donne une consigne d'abstention aux élections, recommandation toujours suivie depuis lors par les anarchistes du monde entier.

La révolution est un événement violent, mais elle peut aussi prendre un caractère rampant, long et presque insidieux. En tout cas, elle se prépare en s'infiltrant d'abord dans les esprits par une éducation, un apprentissage, une pratique de tous les instants. Lorsque l'heure sonne enfin, elle prend souvent le visage de la colère et de la vengeance, mais elle pourrait aussi se montrer clémente si le terrain où elle éclôt après un long mûrissement a été suffisamment fertilisé et ensemencé. Proudhon croyait à la possibilité d'une révolution humaniste et pacifique.



La Révolution française a établi une démocratie politique sur les ruines de l'ancien régime. Mais cela ne suffit pas. Les théoriciens tentèrent alors de développer des schémas sociopolitiques présumés représenter les avancées des sciences sociales adaptées au nouvel état de la société. Cela ne suffit pas non plus car ces constructions manquaient de rigueur. Elles étaient surtout trop philosophiques et ignoraient les exigences de l'épreuve expérimentale et des mathématiques. On pense au saint-simonisme ou au fouriérisme. Proudhon se proposa de développer un modèle socioéconomique conforme à la science physique dont la prétention est de décrire la nature et ses lois. Ce sera la démocratie industrielle. L'idée est ambitieuse et originale.

Les institutions modernes doivent être d'abord économiques. Alors que les discours idéalistes et les empoignades politiques de la Révolution disparaissent dans le passé, la réalité s'impose. Des terres nouvelles à défricher s'étendent à l'infini devant les pionniers de la sociologie. L'évolution du savoir ouvre l'avenir sur une société industrielle à définir, à gérer, à organiser, à dominer.

Pour pouvoir travailler sur une matière docile, de même qu'un menuisier doit connaître le fil du bois avant d'y découper et sculpter les pièces du meuble qu'il fabrique, la situation économique du pays doit être recensée et évaluée. Un tableau statistique et une comptabilité nationale devront être dressés et, au départ de cet inventaire, on pourra étudier les quantités de richesse produites, les augmentations et les pertes, les orientations, les besoins, les secteurs en difficultés ou en progrès et, finalement, brosser un panorama de l'ensemble de l'économie du pays.

Dans cette perspective, l'économie supplante le politique; elle réduit ainsi au rôle d'accessoires les autres théories révolutionnaires qui concentrent leur développement exclusivement sur les aspects politiques et sociaux de la vie en société. L'économie déterminera les relations entre les hommes, le développement harmonieux et la justice sociale; elle rendra possible le progrès des faibles vers la prospérité des forts.

Le créateur de la richesse est le travail. Celui-ci ne doit pas être réduit à la malédiction biblique mais il doit être compris comme une activité normale de l'homme accomplie naturellement pour recueillir les fruits de la terre, pour transformer les matériaux, pour se procurer la richesse nécessaire à sa subsistance et à son confort. Mais la division du travail et la mécanisation des tâches diminuent la compétence requise du travailleur. Son salaire peut ainsi être réduit puisque beaucoup de travailleurs peuvent accomplir le même travail de moins en moins spécialisé. L'entrepreneur sera toujours gagnant. Aucune règlementation ni aucune grève n'y changeront rien puisqu'on ne peut incriminer ni une organisation plus efficiente ni le progrès des techniques.

C'est la condition ouvrière, dit Proudhon, qui doit être mise en accusation. Dès son plus jeune âge, l'apprenti est dressé à accomplir un simple geste répétitif dont la maîtrise ne demande que quelques semaines d'exercices. Il va cependant travailler ainsi quasi gratuitement pendant plusieurs années. Au bout de tout ce temps, il n'aura reçu aucun autre enseignement que l'acte répétitif qui le maintiendra dans sa condition sans même lui assurer un emploi. Le travailleur, rouage de la société sans autre perspective que de tourner en rond conformément au modèle dont il est imprégné, passera par tous les stades de l'aveuglement, du dégoût, de la résignation, du désespoir, de la colère, de la révolte même, et il sera considéré comme brutal, méchant et violent.

Pour s'émanciper de l'aliénation par la parcellisation des tâches, les travailleurs doivent être formé autrement. L'instruction doit faire partie de la culture du travailleur. Une instruction générale d'abord, et une initiation technologique ensuite mais qui ne se limiterait pas à apprendre une partie du métier. Chaque profession serait étudiée dans tous ses détails par tous les ouvriers. Ceux-ci posséderaient ainsi les connaissances techniques et aussi la dextérité manuelle pour occuper n'importe quel poste à l'atelier ou à l'usine. Les travailleurs comprendraient l'utilité et l'importance de leur rôle dans la production. Ils cesseraient d'être des automates pour devenir des animateurs, des techniciens intéressés à l'innovation et à l'amélioration de la qualité des produits. Même les entrepreneurs et la société en retireraient un bénéfice certain. Les travailleurs participeraient pleinement à la vie de la cité par leur culture, leur instruction, leur capacité à s'intégrer, leur conscience de faire partie de la société et d'être reconnus. Ils cesseraient d'apparaître comme un sous-produit, presqu'un rebut au regard des nantis. Proudhon remarque aussi que le travailleur détiendrait même un supplément de culture car s'il possédait, tout comme les intellectuels, l'intelligence de l'esprit, il aurait aussi l'intelligence manuelle et la possibilité de poser de nombreux gestes utiles et même indispensables. Les penseurs exclusifs, dépourvus de ces qualités, apparaîtraient comme handicapés.


LA  PROPRIETE  C'EST  LE  VOL.

"La propriété, c'est la vol !" Si cet apophthegme de Proudhon a fait le tour du monde, il est aussi le résultat d'une profonde réflexion. Le paiement de la journée du travailleur par son employeur libère ce dernier de son obligation contractuelle, mais il ne le rend pas propriétaire de tous le travail accompli. En effet, la parcellisation des tâches ne donne un sens au travail que s'il est considéré dans sa totalité, c'est-à-dire que si l'ouvrage est regardé après l'intervention de tous les travailleurs et la réunion de toutes les parcelles. Alors apparaît le résultat collectif du travail, et cet ouvrage terminé a beaucoup plus de valeur que la somme des tâches accomplies par chacun des travailleurs. L'entrepreneur a payé le travail de chacun de ses ouvriers, mais en plus, il a bénéficié d'une plus-value générée par la sommation finale des travaux parcellaires. L'appropriation de cette plus-value par le capitaliste est un vol. Pour illustrer son propos, Proudhon se sert d'un exemple devenu très célèbre.

L'obélisque de Louxor a été dressé sur la place de la Concorde par deux cents grenadiers. Quelques heures ont suffit pour venir à bout de cette opération. Proudhon constate qu'un seul grenadier, même en travaillant pendant deux cents jours, n'aurait pu déplacer l'obélisque. C'est le travail collectif des deux cents grenadiers, accompli de concert, qui a permis l'érection du monument. Il en va de même pour la construction des maisons, des chemins de fer, des ponts, des bateaux, pour la confection des vêtements, des chaussures. Toutes ces réalisations, et toutes les autres, nécessitent l'intervention de savoir-faire divers et d'une multitude de talents différents. Toutes les entreprises, de la plus petite des manufactures à la plus grande des usines, n'existent que par le concours des travaux d'un grand nombre d'ouvriers.

La différence non payée entre les valeurs respectives du travail individuel et du travail collectif fait la fortune du capitaliste et la misère de l'ouvrier. C'est une spoliation. C'est l'exploitation de l'homme par l'homme.

Plus tard, Marx fera son pain quotidien de la plus-value. Ce filon découvert par Proudhon deviendra la notion-caviar du communisme, la garantie du caractère scientifique du marxisme.


LA  PROPRIETE  S'APPARENTE  A  LA  PREDATION
DES  FORTS  SUR  LES  FAIBLES.

La propriété, en tant qu'accumulation capitaliste de biens, se constitue et se perpétue par l'appauvrissement du plus grand nombre. Plus quelques-uns deviennent plus riches et plus beaucoup d'autres deviennent plus pauvres. La propriété s'apparente à la prédation des forts sur les faibles. Mais le meilleur moyen de combattre cette propriété-là serait d'en instaurer une autre, qui ne serait pas une spoliation des faibles mais qui résulterait d'une égalité, d'une justice. Ce droit serait consacré par la loi et produirait un véritable nivellement en appelant chacun à devenir propriétaire. Car le sens de la propriété est bien antérieur à la vie en société. Il fait partie du bagage de tous les hommes. De plus, cette nouvelle propriété ferait contrepoids au formidable pouvoir de l'Etat, source de tous les abus, des guerres et des révolutions.

La croyance en un contrat social primitif est une illusion. Les hommes ne vivent pas en société à la suite d'une délibération ou d'un accord entre eux. Ils sont unis par la nécessité, par le morcellement du travail, par une solidarité indispensable, par le concours de leurs entreprises, par la cohésion finale de leurs actes. Le mutualisme permettra de concilier la parcellisation des tâches et la propriété. Chacun deviendra le propriétaire de son travail, partie d'un ouvrage plus grand nécessitant l'intervention de beaucoup d'autres travailleurs. Et cet ouvrage, construit par la solidarité réciproque de beaucoup, sera lui-même une partie d'une oeuvre plus grande encore. Ainsi se créera de proche en proche une nouvelle propriété, équitable et multiple, force centrifuge opposée au centralisme de plus en plus étouffant de l'Etat.

Dans l'économie mutualiste, les entreprises deviendront la propriété de leurs travailleurs. Ceux-ci participeront vraiment à tous les processus de décision et de production. Ils détiendront les parts, voteront aux assemblées, recevront en proportion de l'importance de leur activité, de leur assiduité, de leur capacité, la partie correspondante des bénéfices. Le travailleur sera aussi copropriétaire des fabrications de son entreprise. Il sera intéressé à l'augmentation de la production, interviendra dans l'amélioration de la qualité, dans l'évolution des techniques, dans la modernisation de l'outil, dans la commercialisation, dans l'ensemble des actes nécessaires à la prospérité et à la pérennité de son entreprise. Son salaire sera proportionnel à son activité et à l'importance de son poste de travail. Il sera libre de quitter la "compagnie ouvrière", nouvelle appellation des sociétés industrielles, et celle-ci pourra toujours accueillir de nouveaux membres.

Les vues de Proudhon sont déjà celles de l'autogestion et il aurait sans doute considéré les méthodes modernes de participation, la distribution d'actions aux travailleurs ou les stocks options par exemples, comme un premier pas dans la bonne direction.


NOMBRE  DE  REVOLUTIONNAIRES 
S'ARRETENT  AU  MILIEU  DU  GUE.

Mais pour assurer la prospérité des entreprises, la compétence des cadres et de la direction est indispensable. Les travailleurs, pour se prémunir contre les dangers des fautes de gestion et contre les risques liés à l'impréparation de la plupart d'entre eux à occuper ces postes à responsabilité, devront recourir à l'expérience d'hommes habitués à traiter les affaires et à organiser la production et la commercialisation. En effet, Proudhon a bien vu qu'il ne suffit pas de s'emparer des entreprises, encore faut-il les faire fonctionner. Nombre de révolutionnaires s'arrêtent au milieu du gué. Après les heures glorieuses et les discours exaltés, le courant tumultueux du quotidien emporte les meilleures intentions et les brise sur des réalités concrètes. L'inexpérience provisoire des travailleurs, leur manque de technicité et de connaissance des affaires leur imposeront dans un premier temps, et jusqu'à ce qu'ils accèdent à un niveau suffisant de compétence, à se lier à des hommes de savoir mais aussi de pouvoir avec le risque de favoriser l'installation d'une nouvelle autorité non moins redoutable que l'ancienne.

L'industrie s'inscrit parfaitement dans le projet de société de Proudhon. La cohésion sociale repose sur le morcellement des tâches et le concours de tous vers un même but. Mais le paysan ne se soumet pas volontiers à la discipline du groupe même librement consentie. Il est plus individualiste et moins partageux. Bien que l'agriculture soit déjà la proie du progrès qui l'entraînera inéluctablement vers les solutions industrielles, il faut tenir compte des usages et coutumes, des traditions des campagnes et de la spécificité des travaux. Le paysan pourra donc non seulement conserver le produit de ses champs, mais il deviendra aussi le propriétaire de la terre qu'il est capable de cultiver lui-même. S'il le veut, il pourra s'associer avec d'autres, acheter du matériel en commun, passer des accords de coopération et d'entraide pour les moissons et les autres gros travaux. Mais en attendant le changement des mentalités, et bien que la division des tâches apparaisse comme la solution à la production agricole de masse dont les villes ont besoin, il restera très difficile de convaincre le paysan d'entrer dans une société d'interdépendance et de solidarité. Avant tous les autres révolutionnaires, Proudhon a compris que l'agriculture est la roche Tarpéienne sur laquelle trébucheront tous les réformateurs. Le paysan butté, les pieds dans son sillon, égoïste et méfiant, résistera jusqu'au bout au changement.


L'ADVERSAIRE  S'EST  DESIGNE  LUI-MEME : 
C'EST  L'ETAT  BOURGEOIS.

Alors que la conscience de classe émerge et s'affirme parmi les travailleurs, qu'ils commencent à comprendre tout ce qui les sépare, les retranche et les distingue de la bourgeoisie, le monde du travail ne tire pas encore toutes les conséquences de sa situation sociale. Si la bourgeoisie se comporte en classe distincte, si elle prétend rester retranchée derrière ses parapets à jouir seule de ses avantages et de ses privilèges tout en réduisant la classe ouvrière en sujétion, les travailleurs doivent constater l'existence et la volonté d'un développement séparé. L'action révolutionnaire exclura la bourgeoisie et l'émancipation des travailleurs se fera par les travailleurs eux-mêmes. Proudhon est au pied du mur dressé par l'Etat entre la foule des travailleurs relégués dans les bas-fonds et les bourgeois favorisés installés au sommet du pouvoir. L'adversaire s'est désigné lui-même : c'est l'Etat bourgeois qui doit être abattu et anéanti. Au même moment, les marxistes traitaient Proudhon de petit-bourgeois et s'attachaient à créer des partis politiques pour collaborer et pactiser avec l'ennemi de classe : l'Etat, un Etat qui a déjà décidé de les tenir en laisse.

Tout l'antagonisme entre anarchistes et communistes est là. L'Etat communiste prendra le contrôle des entreprises et des terres; il les administrera à son profit; il supprimera les libertés individuelles pour réduire l'opposition. La population sera à son service. Elle n'aura plus d'autre choix que d'apporter à l'Etat ses forces et ses âmes. Elle devra se fondre dans le grand tout, n'être plus. Ainsi, l'individu sera libéré de sa volonté et n'agira plus que pour la collectivité. Il sera une abeille, ou une fourni, ou un termite, mais plus un homme. L'Etat supercapitaliste régnera sans partage. La ploutocratie bourgeoise élevée à l'ombre des coquelicots en fleurs et de l'étoile rouge s'installera dans les palais construits par les esclaves décervelés. En attendant la liberté, toujours promise pour demain, la tentacule de l'Etat et des nouveaux aristocrates enserrera la société toujours plus fort jusqu'à l'asphyxie finale.

Les peuples en société semblent vouloir se placer sous la protection d'un gouvernement et, par respect ou considération pour la force qu'il peut représenter, sous son autorité. Basés sur des principes multiples, comme la collectivité, la propriété, le suffrage des citoyens, tous les systèmes de gouvernement ont en commun l'autorité et une propension à évoluer vers la primauté d'un petit groupe ou souvent même d'une seule personne. La Révolution a posé les premiers jalons de la liberté mais, bien vite, la bourgeoisie a infléchi la montée vers la démocratie pour la ramener vers l'absolutisme, son point de départ.

Les gouvernements, sous des formes différentes, ont cherché à réaliser une synthèse entre des intentions ou des principes souvent inconciliables. Ils commencent par proposer à tous le plus petit commun multiple des aspirations et ils n'aboutissent finalement qu'à imposer le plus grand commun diviseur.

C'est parce qu'un principe prend le pas sur les autres, c'est parce que la raison d'un plus fort prend le pas sur la liberté de tous, que les gouvernements sont entraînés vers l'épuration, l'exclusion, vers une vérité fabriquée pour justifier et imposer une autorité de plus en plus lourde et de plus en plus insupportable.

A cet égard, l'influence de Rousseau a été particulièrement délétère. Son contrat social qu'aucun citoyen n'a signé ni ne voudrait signer, qui fait d'eux les jouets de la loi et du despotisme, qui légitime la souveraineté des forts et consacre la misère des autres, ce contrat léonin est pour Proudhon plus proche de l'imposture que de la philosophie. Portées aux nues par les réformateurs bourgeois, les idées de Rousseau d'une république fondée sur le suffrage universel ont sacralisé aussi bien le règne de la majorité que l'oppression de la minorité. Alors que la richesse d'une société est fonction de sa diversité, un gouvernement trouvera toujours un présupposé moral pour niveler les comportements et les pensées, pour imposer son contrôle sur tous les faits et tous les gestes, hier au nom du Roi et de Dieu, aujourd'hui au nom de la majorité. Non, dit Proudhon, la minorité est aussi respectable que la majorité et ce n'est pas parce qu'un individu pense autrement qu'il doit être persécuté. Au contraire, l' harmonie dans la société naîtra du respect des uns envers les idées des autres. Les guerres et les révolutions trouvent leurs sources dans l'intolérance des gouvernements envers toute opposition, extérieure ou intérieure. L'ordre imposé aboutit au désordre. La paix et la concorde régneront lorsque la liberté, l'anarchie, la pluralité des opinions, la différence des comportements se conjugueront pour instaurer un ordre nouveau, supérieur, inconnu jusqu'à aujourd'hui, mais que le progrès rend possible et dont les prémisses ont été annoncées par la Révolution.

Ainsi donc l'anarchie, redéfinie par Proudhon, s'oppose au chaos provoqué par l'autorité et devient facteur d'ordre par la tolérance, la compréhension, la cohabitation des idées, par la liberté enfin retrouvée, vision prophétique d'un futur déjà commencé, d'un avenir en gestation.

Le véritable contrat social auquel pense Proudhon ne serait pas imposé par une partie, mais il résulterait seulement de la volonté des contractants constatant leur intérêt commun à rapprocher leurs forces économiques pour atteindre un but industriel. Ce contrat bilatéral pourrait facilement être étendu à d'autres personnes et finalement rassembler des millions de travailleurs. La liberté par l'équité serait le commun dénominateur du contrat.

Mais le gouvernement prend prétexte de la cohésion de l'Etat et de l'intérêt public pour promulguer des lois que personne n'a demandées, qu'aucun citoyen ne souhaite, causes du mécontentement, du désordre et de l'immobilisme de la société. Ces décrets du souverain, de l'Etat, imposés au peuple, servent d'abord à le museler, puis à accroître les pouvoirs et le contrôle des conservateurs au pouvoir, car le but est bien la pérennité de leur Etat, de leur toute-puissance sur les biens mais aussi sur les consciences.

Lorsqu'on sait qu'un Etat s'organise autour de plusieurs dizaines de milliers de lois, que chacune de ces lois supprime une ou plusieurs libertés par pénalités, amendes, emprisonnements, saisies, et beaucoup d'autres contraintes car sur ce point l'imagination ne fait jamais défaut, que reste-t-il des libertés individuelles ? Rien. Chaque citoyen transgresse nécessairement plusieurs lois plusieurs fois par jour. Dans le maquis des législations où les meilleurs spécialistes se perdent eux-mêmes, se contredisent, se disputent, se chamaillent à grands coups d'effets de manches, il existera toujours un article de loi, un paragraphe, un bout de phrase, un seul mot parfois, qui peut en tout temps faire condamner n'importe qui pour n'importe quoi.


ON  PEUT  FAIRE  TOUT  CE  QUI  NE  NUIT  PAS  A  AUTRUI.

Toutes ces lois pourraient être remplacées par une seule, justement énoncée à l'article IV des droits de l'homme et qui garantirait à tous le respect de sa personne et de sa dignité : "On peut faire tout ce qui ne nuit pas à autrui". La simplicité de l'énoncé écarterait les chicaneries sans fins des juristes destinées surtout sinon exclusivement à limiter les droits d'une partie, le peuple, et d'accroître ceux de l'autre partie, l'Etat. Le contrat signé par un pouvoir, d'une part, et par le peuple, d'autre part, sur un texte aussi clair que celui des droits de l'homme, ne laisserait à aucune partie la possibilité d'abuser de l'autre, au contraire des lois pléthoriques, iniques, obscures, injustes, unilatérales.

Le sentiment de justice est inné dans la conscience de l'homme et aucune société ne peut exister ni surtout subsister sans justice. Puissant ou misérable, le citoyen sait d'instinct ce qu'est le bien et le mal même si la défense de ses intérêts ne le porte pas toujours à juger avec équité. Aux premiers temps, la rencontre des hommes primitifs a produit la société. Le contact et la vie sociale, l'interdépendance, ont généré l'idée de justice qui n'est pas différente de la conscience politique. L'esprit de justice existe depuis toujours parce qu'il fait partie de la nature de l'homme. Mais c'est la Révolution qui a brisé les digues où le despotisme canalisait toutes ses manifestations. La vague a soulevé le peuple et s'est répandue depuis les beaux quartiers jusque dans les caniveaux des démunis. Ainsi, le sens de la justice subjective a rejoint la justice objective inscrite dans les relations sociales, la réciprocité, la complémentarité. La Justice fusionne la sensation et l'intelligence comme l'individu se reflète dans le collectif. Selon Proudhon, la Justice est le seul ciment qui peut tenir ensemble les pièces disparates de la société, les forts et les faibles, les jeunes et les vieux, les cigales et les fourmis, les loups et les agneaux. La révolution aura le mérite de réaliser le vieux rêve d'une société juste et ainsi stable et heureuse.

La conception binaire de Proudhon, ces antagonismes qui se mesurent et s'affrontent, est une description du monde tel qu'il est et non point tel qu'il pourrait ou devrait être, corrigé par une synthèse. L'harmonie naît aussi des contraires. L'herbivore et le carnivore sont aussi nécessaires l'un que l'autre à l'équilibre de la nature et il serait assez présomptueux de vouloir améliorer et dépasser l'évolution du monde en les supprimant tous les deux au profit d'un autre animal possédant les caractères cumulés et positifs des deux premiers. Proudhon prétend modestement conserver tous les constituants de la vie qui devront s'équilibrer, se supporter, profiter les uns des autres, et ainsi balancer les antagonismes comme le fait la nature d'une manière que l'homme n'est pas près d'égaler même et surtout quand il prétend la surpasser.