SOMMAIRE
STIRNER.


Max  STIRNER






Le contexte social de Max Stirner (1806-1856) est l'Allemagne au début de son industrialisation. La mutation de la société provoque la création de nombreuses entreprises et la disparition des anciens modes de production. Une bourgeoisie fortunée se développe sur les ruines des artisans dépassés par le progrès des techniques. L'Allemagne est à la recherche de son unité. Son morcellement est un obstacle à l'extension du grand capitalisme mais permet encore le maintien de petits ateliers ancrés dans la population des villes et des campagnes environnantes.

Sur le plan des idées, l'hégélianisme dominant se divise en spiritualistes déistes et en matérialistes athées. De ces derniers sortiront non seulement Marx et Engels, mais aussi Stirner.

La vie de Max Stirner est marquée par la médiocrité. Issu d'une famille de petits boutiquiers, il n'obtient son titre universitaire que difficilement. Il devient professeur de latin mais bientôt, privé de son emploi, il assure son existence en donnant cours et leçons et en complétant ses revenus, mais avec peu de succès, par l'exploitation de petits commerces. Il meurt seul et ruiné.



Stirner a lu beaucoup d'ouvrages et de publications d'avant-garde. Il a fréquenté des cercles littéraires et philosophiques où, s'il a pu rencontrer Marx, c'est surtout avec Engels qu'il a eu de nombreux entretiens. La publication d'articles dans des revues spécialisées lui a apporté une certaine notoriété, mais il est surtout connu pour son oeuvre majeure "L'Unique et sa propriété".

Le surnaturel a dominé l'existence des hommes depuis toujours. Obéissant à une volonté supérieure, ils devaient prière et respect à Dieu et ils en recevaient avec humilité épreuves et bienfaits. A présent que l'Homme a remplacé Dieu dans les réflexions modernes sur le monde, chacun doit révérer et se sacrifier pour l'Humanité. Un changement de mot n'entraîne pas un progrès dans les connaissances et le seul intéressé, l'individu, la personne, reste ce qu'il était, un être soumis.

Que Dieu soit la projection des hommes hors d'eux-mêmes, que l'Humanité habite en chacun d'entre nous, peu importe, dès lors que, au contraire, si l'individu est pluriel dans le prolongement de la tradition, ici et maintenant, il est autre et incomparable, il est singulier, Unique.


LE  CENTRE  DU  MONDE  EST  EN  CHACUN  DE  NOUS

Croyant ou athée, Dieu ou Homme, l'objet du culte est de peu d'importance. L'essentiel pour le déiste comme pour le matérialiste est de servir un Etre ou une Valeur. L'un vaut l'autre. Et aucun ne vaut plus que l'autre. Devant ces manifestations d'une époque révolue, ces affrontements polémiques et vains, ces oppositions de clochers ou de chapelles, l'attitude du véritable incroyant indépendant est le détachement, l'indifférence, l'abstention. Ces jeux ne le concernent pas.

Le centre du monde est en chacun de nous. Stirner constate que nos intérêts dominent nos comportements. Dans notre lutte contre les intérêts des autres, contre la prétention des autres d'être aussi le centre du monde, ces conflits, ces luttes pour l'autonomie et l'indépendance nous conduisent à l'affranchissement. Nous devenons sûrs de nous, nous comprenons que rien ne peut nous contraindre. Nous prenons conscience de nous-mêmes, de notre différence d'avec tous les autres, de notre singularité. "Je suis Unique". Du réalisme à l'idéalisme, le monde n'existe plus que pour nous seuls; il est notre imaginaire, notre création, notre propriété.

Après les hiérarchies de l'ancien régime, voici la Révolution confisquée par la bourgeoisie. L'Etat omniprésent remplace la pourpre et l'autel. Les privilèges de la noblesse et du clergé ont été transférés à l'Etat et l'Etat lui-même a été colonisé par la bourgeoisie. L'homme est libre puisqu'il ne dépend plus de la volonté de personne. Obéir à l'Etat, c'est comme obéir à Dieu, c'est être libre. L'homme peut faire tout ce que la loi n'interdit pas. Et la loi, c'est l'Etat, c'est la bourgeoisie. C'est elle qui fait la loi. L'Etat est tout et l'homme est heureux de le servir. La dérive de l'Etat démocratique et révolutionnaire vers l'Etat capitaliste et bourgeois a rejeté l'individualisme multiforme vers la sphère inférieure des occupations privées. L'égalitarisme public de façade sans originalité ni prérogative est la norme. Le rassemblement autour de l'Etat et la dépersonnalisation égalitaire qui s'opposaient si bien à l'échelle des ordres de l'ancien régime dissimulaient seulement un changement de maître. A présent, le citoyen dépend de l'Etat, instrument de la domination de la bourgeoisie. Sa sujétion est totale.

La souveraineté repose donc dans la loi dont les ordonnances s'imposent à tous de manière égale. Mais évidemment les différences sociales se manifestent surtout par la possession des biens. La liberté des personnes devra être complétée par la liberté des biens. Ceux-ci devront être dépersonnalisés et communautarisés. Ainsi plus personne ne possède plus rien, tout le monde est pauvre, c'est l'égalité du socialisme bourgeois. L'Etat détient le pouvoir de commander et la Société possède la propriété des biens. Dans cette perspective, le citoyen devient aussi un travailleur. Et les travailleurs dépendent les uns des autres par la division des tâches. Ceci donne au travailleur le sentiment de servir une cause supérieure, la collectivité. Le retour aux valeurs de l'ancien régime se complète ainsi par une nouvelle religiosité. Après la sacralisation de l'Etat, voici la sainteté du Travail.


APRES  LA  SACRALISATION  DE  L'ETAT
VOICI  LA  SAINTETE  DU  TRAVAIL

Quant à la grande cause de la liberté de l'humanité, cette idée est une abstraction. Les obstacles à la liberté des autres peuvent apparaître comme une aiguillon, comme un excitant dans l'existence. Mais liberté d'une personne n'est pas celle d'une autre. Les efforts pour donner la liberté au monde entier peuvent être perçus comme une atteinte à la liberté des individus, à leur originalité, comme une tentative d'imposer une forme de pensée unique et arbitraire alors que des notions aussi personnelles ne peuvent trouver leur expression que dans la conscience de chacun. Si l'individu peut lutter pour sa propre liberté, il ne peut imposer ses choix aux autres.

Par delà les affirmations de principes généreux, qui prennent la forme de l'égalité, du socialisme, de la liberté, le véritable moteur de l'activité de chaque individu, son ambition suprême, c'est la satisfaction de lui-même, la recherche de son profit personnel, c'est l'égoïsme. Peu importe le bonheur de l'humanité si je suis malheureux. Stirner arrive enfin au coeur de sa démonstration. L'amour du prochain est d'abord et surtout l'amour de soi-même. Et il en va de même des autres notions. Personne ne fait rien pour rien. L'égoïsme est le maître-mot de l'univers.

Si la liberté est accordée par des institutions, ou par d'autres personnes, dont les intérêts peuvent être très différents ou même opposés, sa conquête devient aléatoire ou impossible ou seulement probable. Alors que les ambitions sont diverses, la liberté revêt aussi les formes les plus variées. Elle ne se décrète pas. Elle ne peut pas être enfermée dans un stéréotype. Comme je suis Unique, la liberté, c'est la possibilité de réaliser ma personnalité, ma particularité, ma singularité, mon caractère Unique.

Mais pour que chacun ait seulement la possibilité de tenter de réaliser ses aspirations personnelles ou d'accomplir son destin Unique et original, la liberté doit être aussi comprise comme permettant la disposition de soi-même, comme autorisant tous et chacun à chercher sa voie en toute indépendance, de n'appartenir à personne, d'être la propriété de soi-même. Le droit de propriété s'applique d'abord à la personne. L'Etat ou la Société ne peuvent disposer des citoyens ni des travailleurs à leur gré. Ils se heurteront toujours à la volonté de propriété des personnes sur elles-mêmes. Pour pouvoir réaliser le caractère Unique de ma personne, je dois être propriétaire de moi-même.